好事多磨 Le chemin du bonheur est semé d’embûches

Les expressions à quatre caractères sont très efficaces en chinois. En quelques mots, le sens prend toute sa dimension.
Elles viennent de la langue classique et plongent parfois dans l’histoire.
La semaine dernière, je discutais avec une banque et un agent sur un groupe We Chat de diverses formalités administratives à effectuer par correspondance avec la Chine. Les règlements sont stricts, il faut fournir une masse de papiers officiels et les documents demandés varient selon les villes et provinces. Après un marathon sinueux de démarches, nous avons pu réunir ce qu’il faut et comprendre les diverses contradictions entre les organismes.
La banquière a conclu la conversation avec quatre caractères et des smileys :

proverbe chinois 好事多磨

好事多磨 hǎo shì duō mó, « Le chemin du bonheur est semé d’embûches» ou alors  « La victoire ne vient pas toute seule ! » ou encore « Les bonnes choses prennent du temps ! ».
Signification des quatre caractères /
好, bon
事, choses, affaires
多, beaucoup
磨, frotter, aiguiser.

Articles sur la langue chinoise et sur les proverbes :
Langue et histoire
Proverbes chinois
Langue chinoise

塞翁失马, Le vieux de la frontière perd son cheval.

Qu’est-ce qu’un contrat ? Un acte juridique qui crée des obligations ? Certainement ! A quoi sert un contrat en Chine ? On entend souvent que les contrats ne sont pas respectés en Chine. Personnellement, en vingt ans, je n’ai pas rencontré ce genre de situation. Suis-je chanceux ?  En revanche, le contrat n’enferme pas en Chine, il peut évoluer selon la situation. 

Un très bon contrat

Prenons d’abord un exemple vécu. En 2010, pour le bonheur d’une société française, un groupe chinois dans le luxe avait signé un contrat de distribution d’exclusivité de 10 ans pour le territoire chinois. L’accord vient d’être renouvelé. Les deux premières années, les affaires avaient prospéré, les ventes chinoises généraient 30% du chiffre d’affaires de l’entreprise hexagonale et le réseau se développait à vitesse folle en Chine. 

La situation change


Mais à la fin de l’année 2012 a vu le début d’une prétendue campagne contre la corruption et les secteurs du luxe et du haut de gamme souffraient. En quelques mois, les ventes ont ralenti, le chiffre d’affaires par magasin a chuté, les profits approchaient zéro. Le groupe, qui préparait son entrée en bourse, était très attentif à la rentabilité. Le Français avait bénéficié pendant deux ans d’une rente confortable, compte tenu de la taille des commandes et des prix élevés qu’il avait pratiqués (on l’apprit beaucoup plus tard…). 

Le contrat change ?


La partie chinoise, très lucide sur les bénéfices que retirait le Français, voulait revoir les termes du contrat – royalties et prix. Le discours était simple : « Nous sommes des partenaires. Quand le marché est facile, on gagne tous ensemble, mais quand les difficultés arrivent, tous doivent faire des efforts. » 
Parmi mes divers rôles, j’avais celui de messager ; j’étais la partie chinoise également. Le dirigeant du sud de la France, qu’on appellera David, sortit tout de suite l’épouvantail du contrat non respecté. Je dus user d’arguments, David comprit vite où se trouvait son intérêt. Il valait mieux céder un petit pourcentage et garder la poule aux œufs d’or même si les oeufs étaient moins nombreux d’autant plus que le marché européen souffrait. Pour convaincre, j’avais repris deux éléments de ma « formation » chinoise.

Le 得失 déshī (obtenir-perdre) 


Qu’est-ce qu’aurait obtenu 得 le Français en restant sur ses positions ? 
Le maintien de ses confortables marges. 
Qu’est-ce qu’il aurait perdu  失? La croissance du chiffre d’affaires. Avec une faible rentabilité, les Chinois auraient acheté moins auprès du Français et auraient trouvé d’autres sources d’approvisionnement moins chères comme le permettait le contrat. Au final, le groupe aurait pu arrêter la distribution. La perte du meilleur client, qui n’a pas cessé de représenter le tiers des revenus, était possible. David était totalement conscient de la chance dont il jouissait, d’avoir un si bon partenaire qui réglait tout en lettre de crédit. Retrouver un tel type de client n’est pas chose aisée en Chine.
David a vite compris où penchait la balance gains/pertes en cas de rupture de contrat. J’ai dû expliquer aussi l’adaptation que nous devons avoir en cas de changement de situation. Par ailleurs, ce qui peut paraît bénéfique ne l’est pas forcément. 

成语 chengyu proverbe 塞翁失马 sàiwēngshīmǎ qui correspond à « A quelque chose malheur est bon ».  Littéralement, le vieux de la frontière pers son cheval.

Le vieux de la frontière perd son cheval


Une histoire très connue, qui a donné lieu à un proverbe chinois illustre très bien la conscience du changement dans la psychologie chinoise.
Un vieux fermier habitait près de la frontière, on le surnommait donc le vieux de la frontière. Le cheval était un élément important pour la vie des fermiers. Un jour, il perdit un cheval. Ses voisins vinrent le consoler. Le vieux répondit : « Qui sait si c’est bon ou mauvais ? »  Plus tard, le cheval revint avec un cheval sauvage. Ses voisins le félicitèrent d’avoir un second cheval. Il rétorqua de même : « Qui sait si c’est bon ou mauvais ? »  Son fils aimait ce cheval et un jour, au galop, il tomba du cheval et se cassa la jambe. Les voisins revinrent et le vieil homme imperturbable répondit encore : « Qui sait si c’est bon ou mauvais ? »  Quelques semaines plus tard, alors que la guerre éclatait, tous les jeunes furent enrôlés à l’exception du fils sur une jambe. Beaucoup moururent, le fils resta en vie.
L’histoire a donné lieu à un chengyu/proverbe 塞翁失马 sàiwēngshīmǎ qui correspond à « A quelque chose malheur est bon ».  Littéralement, le vieux de la frontière perd son cheval.

Il est toujours facile de sortir des grandes généralités en disant que le contrat lie davantage dans un pays occidental. Il ne faut pas oublier que la détérioration du marché peut transformer un bon client en un mauvais client et c’est une loi qu’on peut étendre à de nombreux pays. En même temps, le changement est un point incontournable en Chine, parfois il peut être à 180° si la situation le demande. C’est parfois déroutant, mais il faut le savoir et être prêt à tout !

Articles sur les caractéristiques chinoises ici

Les proverbes chinois

20 juillet 2020

Langue et histoire

Les caractères chinois renvoient à toute une symbolique et le choix pour un nom demande étude et recherche. Il en de même dans le cadre commercial. Pour son ouverture en 1989 à Taïwan, le groupe Carrefour avait choisi son nom chinois avec pertinence les trois caractères signifiant maison, joie et bonheur 家樂福, jiālèfú. En plus, le son rappelle la prononciation française. La symbolique, mais aussi l’histoire chinoise résonnent dans la langue. Les expression, les chengyu 成语 ( expression figée à quatre caractère) et les proverbes, chargés du récit de l’Empire du Milieu, abondent. 

成语 chengyu


Un chengyu est une forme figée souvent de quatre caractères, qui a souvent traversé une grande partie de l’histoire chinoise. Ecrit en chinois classique, il ne suit ni la grammaire, ni la syntaxe du chinois. Il reflète souvent la sagesse populaire, ou/et renvoie à des moments historiques éloignés ou proches de notre époque. Prenons un exemple.

卧薪尝胆, Se coucher sur la paille, goûter la vésicule biliaire.


L’origine ce chengyu remonte au Ve siècle Av. J.-C. Goujian, roi de l’Etat de Yue, perdit son royaume lors d’une guerre contre le royaume de Wu. Afin d’endormir les soupçons de son ennemi, il devint berger.  Après trois années, il acquit la confiance du roi, qui lui laissa sa liberté totale. Il en profita pour préparer sa vengeance. Afin d’entretenir son esprit vindicatif et de ne pas s’amollir dans une vie trop confortable, il dormait sur de la paille et goûtait une bile tous les matins. Employé dans la langue de tous les jours, cette expression signifie préparer sa vengeance ou se résigner à une humiliation pour une mission importante.

Chengyu proverbe chinois卧薪尝胆, Se coucher sur la paille, goûter la vésicule biliaire.

Succès de 卧薪尝胆


Une série de trente épisodes a pris le nom de cette expression, 卧薪尝胆 wò xīn cháng dǎn. Elle relate les guerres entre les deux royaumes de Wu et Yue, et montre la persévérance et la patience de Goujian pour reprendre son royaume. Les producteurs chinois sortent de nombreuses séries historiques, assez suivies. La langue ne quitte pas l’histoire, tout comme la télévision. Le gouvernement, après 1989, qui a voulu unir le pays autour d’un nationalisme, est bien entendu favorable à ces sagas qui montrent la grandeur de l’histoire chinoise. La réactivation des études nationales ( 国学), études traditionnelles chinoises, s’inscrit également dans ce mouvement.


Au sens littéral, se coucher sur la paille, goûter la vésicule biliaire, l’expression n’a pas de sens. Elle oblige de rentrer dans l’histoire chinoise, vingt-cinq siècles auparavant, pour comprendre sa signification. La langue chinoise rend encore plus vivante l’histoire et relie de près locuteur et histoire. Peut-on avoir l’impression que la langue est tournée vers le passé?

Davantage sur les proverbes chinois ici
La série chinoise sur Youtube, épisode 1 avec sous-titres en anglais

19 juillet 2020

玉不琢,不成器 Le jade doit être travaillé pour être utile

Proverbes chinois du mois de juin

玉不琢,不成器 yù bù zuó, bùchéngqì, Le jade doit être travaillé pour être utile. (Sans études et travail, on ne peut rien réaliser.)
Article avec le proverbe.


proverbe chinois Sunzi

知己知彼,百战不殆, zhījǐzhībǐ, bǎizhànbùdài, Si vous vous connaissez et connaissez votre ennemi, vous ne serez pas en danger dans une centaine de batailles.
Article avec le proverbe.

6 juillet 2020

Proverbes chinois

A la demande des lecteurs, j’ai réuni les proverbes chinois cités, sur une page. Nous avons la traduction française et éventuellement une petite explication.
Vous pouvez cliquer sur lien pour retrouver l’article dans lequel est utilisé le proverbe pour mieux comprendre le contexte.
J’ai également créé une rubrique Proverbes chinois ici.

 A la maison, tu t’appuies sur tes parents, à l’extérieur sur les amis, 在家靠父母,出门靠朋友.


Cacher ses talents et se reposer dans l’obscurité, rester tapis dans l’ombre, faire profil bas, 韬光养晦.

不见兔子,不撒鹰

Parler beaucoup expose aux erreurs, 言多语失.

Traverser la rivière en tâtonnant les pierres, 摸着石头过河 . On expérimente d’abord et on avance avec les leçons apprises.

Tant qu’on n’a pas vu le lapin, on ne lâche pas le faucon, 不见兔子,不撒鹰 ». Tant que l’objectif n’est pas clair, aucune action concrète ne sera entreprise.


14 juin 2020

Patron, la stratégie?

La vie avec les lecteurs continue. Certains cadres en Chine ne parviennent pas toujours à comprendre la stratégie de leur employeur chinois, on peut les rassurer, c’est aussi le cas d’employés chinois. J’ai souvent rencontré ce type de situation. Pourquoi ?

Une croissance fulgurante

Il faut se rappeler que la Chine a connu une croissance folle depuis le lancement des réformes il y a 40 ans. Comme le faisait remarquer le fondateur du groupe Wahaha (ex-partenaire de Danone) de Hangzhou, Zhong Qinghou, 宗庆后, lors d’une interview il y a quelques années, :  La Chine bouge trop vite pour faire des plans à 5, 10 ans. Ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera pas dans deux 2-3 ans. Un à deux ans, c’est la maximum raisonnable ( je cite de mémoire). 

Face à la férocité de la concurrence, une réactivité extrême obligatoire

Par ailleurs, les chefs d’entreprises sont souvent confrontés à une concurrence acharnée où tous les coups sont bons pour l’emporter. Les équipes gagnantes font des horaires qui feraient prendre des syncopes à un inspecteur du travail français. Lee Kai-Fu, Taïwanais, acteur du capital-risque dans l’IA à Pékin, l’explique très bien dans son ouvrage, « La plus grande mutation de l’histoire ».



IA EN CHINE

Il faut savoir vite se retourner face aux adversaires et ne pas rester dans des schémas rigides et quand un cheval noir,  黑马 (un outsider qui emporte la mise), survient. La réactivité est certainement un atout chez beaucoup d’hommes affaires que j’ai connus. 

Traverser la rivière en tâtonnant les pierres

Le proverbe « Traverser la rivière en tâtonnant les pierres, 摸着石头过河 », peut illustrer aussi un comportement typique dans un environnement ultra changeant et tourbillonnant. On expérimente d’abord et on avance avec les leçons apprises. D’ailleurs, il est presque devenu une stratégie. Ce proverbe est même devenu un slogan porté par le Vice-Premier ministre, l’économiste Chen Yun 陈云, en 1950. Il a ensuite été mis à l’honneur par Deng Xiaoping, 邓小平, le « père » des réformes. Il sert à rappeler l’importance de l’expérimentation. Les grandes théories doivent laisser place aux expériences-pilotes qui donneront des leçons. La politique de réformes a voulu s’appuyer dans quelques domaines sur des expériences pilotes, on a tâtonné pour voir si la stratégie globale pouvait s’appliquer au pays tout entier. Shenzhen, où trône le portrait de Deng Xiaoping, a été la première ville-pilote pour l’ouverture en Chine. Quand on regarde les accomplissements des 40 dernières années, on doit reconnaître la réussite en la matière.



Echecs chinois
Jeu d’échecs chinois

Nuances 

Bien entendu, je ne dis pas que la stratégie sur le long terme n’existe pas dans les entreprises. Ces vingt dernières années ont vu des sociétés de formation qui ont enseigné les bases pour le développement et la gestion d’une entreprise ; les universités ont désormais de bien meilleurs cursus. De nombreux cadres ont été formés dans les meilleurs établissements à l’étranger et sont revenus avec d’excellents bagages. Les progrès sont considérables.
Par ailleurs, au niveau politique, à côté de ces pierres sur la rivière, les autorités dressent des plans sur des dizaines d’années, voir par exemple l’article hier sur l’île de Hainan, on prévoit de transformer la province en zone franche en 2050. L’avantage de ne pas avoir des gouvernements qui peuvent changer de direction à chaque élection présidentielle permet  de tenir des stratégies de développement sur du long terme sans être trop dérangé.



jeu de go chinois
Jeu de go


Évidemment, ce sujet peut être développé à l’infini, je donne quelques cadres qui permettent de mieux comprendre une réalité changeante, ce ne sont pas des vérités absolues, qui peuvent s’appliquer dans 100% des cas. Plus la taille d’une entreprise est importante, plus la netteté dans la stratégie s’affirme .
D’ailleurs, il faudrait s’arrêter sur le thème de l’importance du changement et de la force de l’adaptation en Chine, mais c’est une autre histoire pour un autre jour.

4 juin

Qu’est-ce que veut dire le boss?

Qu’est-ce qu’il dit ?


Depuis l’ouverture de ce site, je reçois beaucoup de messages. Quelques lecteurs m’ont posé des questions sur les différences de type de communication avec des dirigeants de société en me demandant si c’est habituel que le patron reste assez vague parfois sur des points importants. Ma réponse est simple : « C’est assez classique! » J’ai même assisté à une formation à Canton où l’intervenant avait consacré une petite heure au sujet : « communiquer avec son patron, savoir ce qu’il dit et veut ».

L’implicite, 含蓄

Le professeur Pei avait remis le thème dans le contexte de la culture chinoise avec une parenthèse sur le mot 含蓄  Hánxù, qui signifie implicite, réservé. Le premier caractère 含 veut dire contenir, enfermer et le second 蓄  accumuler, amasser. Il désigne aussi un mode de communication, verbal et non verbal, implicite et indirect. Il sert à exprimer des émotions, des réactions, voire des idées. Il nous expliquait son importance dans la littérature et l’art chinois où le suggéré abonde, tout comme le non-dit dans le langage (voir l’article ici). Le monde chinois n’est pas celui de l’expression directe. Une de mes collègues pékinoises bi-culturelle me faisait remarquer en souriant : « Les Français sont comme des enfants, ils disent tout ce qu’ils pensent. Nous, les Chinois, nous sommes beaucoup plus retenus. » C’est une caricature bien entendu, mais le commentaire permet de mettre en évidence les différences.

LI BAI

Que faire ?

Pei nous avait demandé de réfléchir quelques minutes sur la conduite à avoir face à un patron qui parlait à demi-mots (说半句话). La seule réponse qui fit l’unanimité se résume ainsi : « Il faut apprendre à gérer son patron. »
J’avais un associé qui appartenait à cette catégorie. Au début, je m’imaginais plein de choses, mais vite, je constatai que ses cadres avaient le même problème que moi. Ils évitaient de parler de choses importantes au téléphone, car le problème empirait.  Ou si il n’avait pas le choix, ils demandaient adroitement une confirmation dans un message sur We Chat ou par SMS (avant l’ère We Chat).  Ou encore ceux qui avaient le courage d’être francs demandaient à l’Empereur d’être plus explicite. Leur « mode de gestion » passait, avec adresse, par une reconfirmation systématique et écrite bien sûr. 

Stratégique?


Face à des situations complexes, le manque de clarté comporte des avantages ; en cas de problème, l’autre peut dire qu’il n’avait jamais dit ça. 
Par ailleurs,  le proverbe chinois « 言多语失, Parler beaucoup expose aux erreurs » résume bien un aspect de cette face dans la communication, la réserve est parfois motivée par la prudence. J’ai toujours pensé que la Chine est le pays de la stratégie et qu’en beaucoup de Chinois se tient un stratège. Cet art de l’implicite et du non-dit permet de bien faire avancer ses pièces avec dextérité dans certaines occasions. 

Bien entendu, la soif de progresser en Chine permet de gommer certaines habitudes peu propices au développement d’une entreprise. D’ailleurs, les formateurs insistent souvent l’importance de la communication. Est-ce la fin de l’implicite ? I don’t think so !

PS : Encore une fois, la Chine est variée et diverse, il ne faut prendre aucune des ces observations en pensant qu’elles sont des lois générales qui permettent de tout décoder. Elles aident, elles aident beaucoup mais la diversité nous oblige à être perspicace pour savoir quand elles marchent, aident un peu ou lorsqu’il faut les faire sauter. Dans le Nord, notamment le nord-est, le caractère est plus direct… J’ai vécu des situations peu « implicites » entre Shenyang et Harbin…

3 juin 2020

Chine : Le pari raté des Etats-Unis

Donald Trump, dès sa campagne électorale en 2016, avait déjà clamé tout haut le constat que refusaient ses prédécesseurs : les Etats-Unis ont perdu une bataille avec la Chine. Toute la stratégie de son administration est de contrer l’avancée chinoise, ne nous laissons pas leurrer par les attaques sur la responsabilité de l’épidémie ou la défense de Hong Kong. 
L’économiste taïwanais Lang Xianliang a évoqué une partie de la problématique sur son compte Weibo : « Beaucoup de gens se demandent pourquoi il y a autant de tensions entre les États-Unis et la Chine. Le cœur du problème se trouve en fait dans les capacités technologiques croissantes de la Chine : surtout l’avance considérable dans la 5G qui a suscité aux États-Unis un sentiment de peur et de colère sans précédent. Depuis la seconde guerre mondiale, les États-Unis s’appuient sur une technologie et un système financier avancés pour dominer le monde. Ils se défendront comme des fous si leur position est contestée ». Avant d’analyser les tensions actuelles, il est utile de revenir sur les stratégies américaines dans le passé. »

L’ouverture, c’est bon pour l’Amérique : L’Europe et le plan Marshall


Les Etats-Unis ont voulu profité de la mondialisation avec la Chine, comme ils l’avaient fait avec l’Europe et une partie du monde après la seconde guerre mondiale.
En 1945, les USA avaient un PIB qui représentait plus de 50% du PIB mondial ( 60 à 70% selon certaines estimations), détenaient les deux tiers des réserves mondiales d’or, ils étaient à l’origine de 90 % de la production mondiale dans l’automobile, la construction navale et l’aéronautique et disposaient aussi d’une avance technologique énorme. Face à une Europe dévastée, ils ont mis en place un plan Marshall pour redresser l’Europe et écouler leur marchandise. La stratégie a bien fonctionné. 

Le réchauffement des relations 


Avec le réchauffement des relations sino-américaines sous Nixon, l’idée a progressivement germé de refaire le même coup en « aidant » la Chine à mettre en place une économie de marché, de voir l’ouverture de la Chine et une démocratisation du pays. Idée qu’on essaie de transplanter naïvement dans d’autres pays avec une équation simple qui marche souvent : démocratie = ouverture des marchés = chiffres d’affaires pour les groupes américains et influence politique.
Le voyage de Deng Xiaoping en 1979 a été une étape importante d’une grande coopération.  Bush Père, qui avait connu Pékin à vélo dans les années 70, lors d’une affectation dans la capitale, est considéré comme un pivot de la normalisation des relations sino-américaines. Kissinger le trouvait trop « soft ». Après le 4 juin 1989, Il a fait de son mieux pour maintenir au mieux les relations entre les deux pays. Il a essuyé des critiques pour son « allégeance » envers Pékin. 

China USA

La montée en puissance chinoise


Bush fils, préoccupé, par la lutte contre le terrorisme, n’a rien fait de conséquent pour contrer la montée en puissance de l’économie chinoise durant la première décennie du XXIe siècle. Les consommateurs américains ont pu profiter des produits Made in China à bas prix pendant que le gouvernement chinois finançait la dette américaine avec ses immenses réserves de devise. On parlait de Chinamérique.
La crise des subprimes n’a pas renforcé la vigilance de la Maison Blanche face à la montée en puissance du rival chinois et les deux mandats d’Obama n’ont pas fait preuve d’une grande offensive.


Opposition croissante face à l’ascension chinoise


Depuis une quinzaine d’années, une opposition à la Chine a grossi et pris de l’ampleur :
La Chine est la seule bénéficiaire de ce deal. Le mariage sino-américain ne marche plus, l’investissement dans les bons du trésor américain ne suffit plus, le déficit commercial est colossal. Et en plus, la Chine rattrape les E-U.

Et Trump arriva


2016 a signé la sonnette d’alarme pour la démondialisation, avec l’élection de Trump. L’Europe a enfanté le Brexit. Quelques jours après son élection, Trump a réuni à la Trump Tower, les patrons des sociétés high tech. A la question de Trump, « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » une réponse unanime est résumée ainsi : « La plus grande menace est le vol de nos propriétés intellectuelles par la Chine ». Progressivement, les responsables américains dans leur vocabulaire ajoutent de plus en plus « Parti communiste chinois » et utilisent moins le mot Chine. Ils n’ont rien contre la Chine et sa population, mais en veulent au PCC, qui n’est pas fiable et qui est accusé de tous les maux, selon leur déclaration. S. Bannon, ancien stratège de la Maison Blanche, qui collabore avec un dissident controversé, le milliardaire Guo Wengui, est assez actif sur ce sujet.

Du profil bas à plus d’ambition


Par ailleurs, la fin de la première décennie, a vu une Chine plus confiante, qui abandonnait la ligne de Deng Xiaoping, qui préconisait de faire profil bas (韬光养晦*). Avec Xi Jinping, le ton monte et les ambitions s’affichent avec la construction des Routes de la Soie, de nombreuses prises de participations dans des ports stratégiques à l’international, des bases militaires à l’étranger, le remplacement du dollar dans certains accord commerciaux. De quoi énerver un peu les faucons à Wahsington.

La Chine n’a pas dit son dernier mot

Le constat du gouvernement américain est simple. Les dirigeants passés ont fait un pari : L’ouverture de la Chine serait bénéfique pour les affaires des sociétés américaines, mais les chiffres du commerce extérieur sont éloquents et montrent un déséquilibre trop important. Trump veut simplement faire un réajustement.  La première estocade avec les accords commerciaux signés en janvier 2020 donne une victoire pour Washington, mais la Chine n’a pas dit son dernier mot. La stratégie chinoise est beaucoup plus raffinée et n’est pas remise en cause tous les quatre ou cinq ans à chaque nouvelle élection; elle mise sur le long terme.
La Chine semble sortir moins affaiblie de la crise sanitaire. L’année 2020 est-elle un tournant des relations entre les deux géants économiques ou les contradictions vont-elles « se tasser »?

*韬光养晦, tāo guāng yǎng huì
Cacher ses talents et se reposer dans l’obscurité, rester tapis dans l’ombre, faire profil bas.

Articles sur les relations sino-américaines :

Pékin-Washington
Le fond de l’histoire

Article du South China Morning Post en anglais sur le rôle de Bush père



26 mai 2020

A la maison, tu t’appuies sur tes parents, à l’extérieur sur les amis

En complément de l’article sur l’importance des relations, une belle phrase chinoise apprise dans un train Tianjin-Pékin en août 1991. Mon voisin, jeune informaticien qui se se lançait dans les affaires, m’expliquait que si je voulais comprendre les relations en Chine et avancer, je devais retenir ce proverbe : « A la maison, tu t’appuies sur tes parents, à l’extérieur sur les amis, 在家靠父母,出门靠朋友.»

« A l’extérieur, si tu ne peux pas compter sur des amis, tu ne peux rien faire. Les fonctionnaires font ce qu’ils ont envie de faire, tu dois trouver la bonne relation pour obtenir ce dont tu as besoin, avoir une place à l’école, se faire soigner par le bon médecin, trouver le policier. Pour les affaires, c’est pareil, pour se développer, sans relation, on ne fait rien.»
Depuis 1991, l’arsenal juridique a fortement progressé et la population est un peu moins à la merci de décisions arbitraires. Néanmoins, le fond reste et souvent la réaction est d’aller chercher la relation au lieu de s’appuyer sur les règlements. Exemple : un matin d’un hiver 2016, le chauffeur de la société accroche une autre voiture. Il téléphone à sa supérieure shanghaïenne pour lui dire de chercher quelqu’un (找人) pour régler le problème. Elle lui répondit : « On a une assurance, ça suffit, tu veux aller chercher qui ? ». Elle me lança ce commentaire : « Tang se croit dans sa campagne du Jiangsu; ici, à Shanghai, il y a la loi et l’assurance remboursera les dégâts, comme le contrat le stipule. »



« A la maison, tu comptes sur tes parents, à l’extérieur sur les amis



Shanghai n’est pas toute la Chine et plus on descend dans les petites villes, plus la formule prend de la vérité.
Par ailleurs, le terme « ami, 朋友 « doit plutôt être compris comme une relation. On a instauré un lien pour des intérêts réciproques et on se renverra l’ascenseur. Bien entendu, dans toutes les cultures, les réseaux sont importants. En Chine, c’est certainement puissance 10 et parfois une question cruciale !

Faites-vous des amis alors !


21 mai 2020