Pour parler chinois comme les Chinois

J’ai d’abord appris le chinois en cours avec un manuel. Quand je suis arrivé, plus tard, la première fois en Chine, j’avais l’impression d’entendre une autre langue, à la fois plus vivante et plus souple dans sa construction. Très vite, j’ai réalisé que je n’étais pas le seul dans cette situation, la plupart des étudiants constataient cet écart entre les ouvrages d’enseignement du chinois et la langue de tous les jours.
Le dernier opus de Renaud de Spens est unique car il réconcilie manuel et langue parlée, enseignement et pratique.Son œuvre est un outil indispensable pour progresser en chinois. Je regrette de ne pas avoir commencé mes études avec ce manuel.
Vite, il faut l’avoir en main !

La 4ème de couverture est très explicite :

« La plupart des manuels de mandarin proposent une langue standardisée pour l’apprentissage, qui n’est pas celle qui est réellement parlée par les Chinois dans la vie de tous les jours. Il est assumé qu’il suffit d’apprendre un lexique thématique de conversations courantes, et que l’immersion fera le reste… 
Pire, la véritable langue parlée est souvent considérée comme impropre à l’apprentissage scolaire, parce qu’elle peut utiliser des expressions familières, parfois même vulgaires, qui pourraient détourner l’étudiant de la recherche d’un style pur et soutenu. 

Ce point de vue se reflète particulièrement dans l’enseignement du chinois, car de nombreux manuels sont élaborés par des institutions de la Chine Populaire, qui tiennent à présenter un mandarin officiel au contenu sémantique sans aspérité. Pour de nombreux Chinois, il est même honteux ou impudique d’enseigner la langue de la rue à un étranger. 
Cette approche est cependant incomplète, et risque de décourager l’étudiant qui s’aperçoit qu’il a du mal à se faire comprendre dans un dialogue basique malgré un gros effort de travail. Même si l’on juge la langue parlée moins noble que la langue standard, sa maîtrise est la clef de la réussite de l’établissement de relations sociales en Chine, et un outil essentiel pour diminuer les frictions culturelles, particulièrement aiguës, qui se posent à tout étranger. 

Cette méthode classée par notices propose 130 dialogues idiomatiques dans tous les domaines de la vie réelle, y compris les plus sensibles et les plus intimes. Elle explique à la fois les spécificités linguistiques et les biais culturels, quel que soit le niveau de départ, de débutant à confirmé… »

18 septembre 2022

Une grosse tête et un homme 鬼

Nous poursuivons la visite de la famille de la tête avec 鬼 guǐ fantôme, démon, revenant, esprit, diable

Ces différentres graphies ont le même schéma grosse tête + homme. On peut voir plusieurs représentations de la tête  :



Shuowen : « Quand un être humain « retourne » (meurt), il devient un fantôme, un revenant. Le caractère représente un être humain avec une tête de mort. Les souffles du yin du fantôme sont insidieusement nuisibles. »

Binômes d’aujourd’hui :
鬼子 guǐ zi diables (étrangers)
鬼脸 guǐ liǎn grimace, singerie, masque
魔鬼 mó guǐ diable, démon

Articles connexes :

23 janvier 2022

La tête et le coeur

La tête et ses parties occupent de nombreux caractères, les écritures peuvent avoir la forme d’un cerveau ou d’une tête humaine ou animale. J’ai regroupé seize caractères dans cette famille.

Commençons avec le cerveau et 思 sī penser
Une ancienne graphie comprend le cœur en bas et le cerveau en haut : . Le cerveau gère la raison et le cœur les sentiments.   囟 xìn a le sens de fontanelle. Il a perdu sa place au profit de 田 . 
J’avais classé 思 également dans la famille du coeur, voir ici.

Binômes modernes
思想 sī xiǎng pensée idéologie 
思考 sī kǎo réfléchir
思维 sī wéi pensée, mode de pensée
思路 sī lù raisonnement

Articles connexes :
心 et sa famille

儿 et sa famille

人 homme

16 janvier 2021

À l’attaque!

La souplesse est de rigueur pour avancer en Chine, la langue n’échappe pas à cette loi. Un nom peut devenir un verbe, un adjectif un verbe. D’autres pirouettes existent encore. 

Une arme

Je suis revenu à plusieurs reprises sur la graphie de 戈 gē qui évoque une lance ou une hampe avec un crochet, voir un article ici.

Elle est employée également pour un nom de lieu et de tribu. Les dictionnaires des Shang que j’ai consultés ne donnent pas d’autres sens.

Attaquer

Ce matin, j’ai rencontré 戈  sans ces significations. C’est la troisième fois que je la trouve ainsi et le contexte plaide pour « attaquer », proche du champ sémantique d’origine. Le contexte permet souvent de deviner le bon sens, mais il vaut mieux avoir une confirmation, voire plusieurs. En reprenant un ouvrage de Huang Tianshu (1), je viens de me rendre compte qu’il donne le sens d’attaquer à 戈, par exemple sur la pièce Heji 20245 :丙申卜 王令火戈辛 : Craquelure du jour bing shen, le roi ordonne à Huo d’attaquer Xin.

(1) 殷墟王卜辞的分类与断代, 黃天樹 (p.21)

Articles connexes :
Je, les armes et les airs de famille

Un homme et une lance

我 et les Shang

2 janvier 2022

息 et la belle de Xi

Pour finir avec le volet 息, j’ai regardé les bronzes Shang de l’époque.

 息 sur un vase Shang

Il existe plusieurs écritures, dont une sur un vase découvert en 1979 dans le sud du Henan : le 息鼎.

Il comporte une seule inscription, à l’intérieur, le nom du pays : 息. Elle diffère peu de la graphie régulière Jiaguwen vue hier, même si l’écriture a un seul trait sous le nez (au lieu de deux) :

La Belle de Xi 息

J’ai rencontré également le pays de Xi avec le manuscrit sur bambou évoqué en début de semaine ici, le Xi Nian 繫年. Au VIIe siècle avant notre ère, le marquis de Xi provoque une guerre car son voisin le marquis de Cai a « profité » de sa magnifique femme qui traversait le pays de Cai. Le Zuozhuan ne relate pas l’affaire avec les mêmes détails, mais c’est une autre histoire (1).

Le texte du Xinian, chapitre V :
Le Marquis de Cai, Ai, prit femme à Chen. Le Marquis de Xi prit aussi femme à Chen, elle s’appelait Xi Gui. Quand Xi Gui se rendit au pays de Xi, elle passa par le pays de Cai. Le Marquis de Cai ordonna de la stopper en disant : « Puisqu’ elle est de la même famille, elle doit entrer dans notre ville ».  Alors, Xi Gui entra à Cai et le Marquis de Cai profita d’elle. Le Marquis de Xi trouva le marquis de Cai vicieux, il envoya un message au roi Wen de Chu : « Notre seigneur devrait venir nous attaquer, je demanderais de l’aide à Cai, et vous pourrez les battre. » Le roi Wen l’emporta à Shen, captura Ai, et l’emporta avec lui. 
蔡哀侯取妻於陳,息侯亦取妻於陳,是息嬀。息嬀將歸于息,過蔡, 蔡哀侯命止之,曰 :“以同姓之故,必入。”息嬀乃入于蔡,蔡哀侯妻之。息侯弗順,乃使人于楚文王曰:“君來伐我,我將求救於蔡,蔡哀侯率師以救息,文王敗之虞莘,獲哀侯以歸。

(1) Voir l’étude des deux versions au chapitre 2 de l’ouvrage de Yuri Pines,

Articles connexes :

30 décembre 2021

Écriture sur bambou et 監

Les périodes des Shang et des Zhou (occidentaux notamment) sont moins documentées que les époques suivantes. Désireux de mieux comprendre, je me rattache à ce qui est disponible. Je me suis penché sur un manuscrit sur latte de bambou du royaume Chu 楚國, le 繫年 écrit autour de 305 avant notre ère, voir un article ici. J’ai profité de l’occasion pour observer l’évolution des écritures jusqu’à cette époque des Royaumes Combattants et le pays de Chu, avec son style très particulier. Ce matin, 監 a attiré mon attention.

Zhou et Shang

J’ai croisé 監 dans la première phrase du texte, qui débute avec les dernières années de la dynastie Shang. Les Shang s’écartent de la voie sous les yeux des souverains Zhou.
Les premières parties du texte. A gauche, l’écriture sur bambou et à droite les caractères modernes correspondants :

 

昔周武王監管商王之不敬上帝
xī zhōu wǔwáng jiānguǎn shāng wáng zhī bùjìng shàngdì
Autrefois, le roi Wu des Zhou observa que le roi Shang ne respectait pas le Seigneur du ciel.

Vocabulaire et 監

昔 autrefois voir ici l’origine de la graphie.

周武王 le roi Wu des Zhou

監 jiān, surveiller

Sous les Shang , la graphie montre un homme baissé ou à genoux ,  avec un œil sur-dimensionné  , qui se regarde dans l’eau d’un récipient ou bien il regarde un récipient , d’où le sens de s’examiner, par extension examiner. L’œil évoque le regard et le trait vertical sous le côté droit la direction du regard :.

Sur les bronzes des Zhou Occidentaux, la partie de gauche conservera l’œil . Elle correspond au caractère 臣, qui désignait un officier ou un serviteur.   évoque l’homme et le récipient ou le vase .  

 

Quant à la graphie du Royaume du Chu sous les Royaumes Combattants, malgré la stylisation, la structure en trois parties est reconnaissable :

 

監觀 observer. Yuri Pines, dans l’ouvrage ci-dessous, note que ce terme est inhabituel. Dans le Canon des Poèmes, il est associé au Seigneur du Ciel, 上帝. Ici, son utilisation est une marque de respect pour le roi Zhou qui observe la décadence de son souverain.

 

敬 respecter. 

Articles connexes :

Les Zhou occidentaux et les premières fondations de la pensée chinoise

Autrefois le maître

28 décembre 2021

Un 夷 sacrifié

Lire les inscriptions ossécailles ou sur bronze et lire les transcriptions en caractères modernes sont deux choses différentes. Je m’entraîne quotidiennement à reconnaître les graphies d’origine car elles diffèrent souvent des écritures actuelles.  

Les 夷 sur un bronze Shang, 作册般甗

La forme de 夷 vue hier  se distingue assez facilement ( flèche verte) sur le bronze choisi 作册般甗 .

Elle se trouve sur un vase Yan 甗, un vase tripode à deux étages. L’étage supérieur servait à la cuisine à vapeur et l’autre dessous à faire bouillir les mets. Le bronze a été commandé par un 作册 fonctionnaire chargé de l’écriture de documents, nommé Ban 般. 

Le texte

王宜夷方無敄咸  王賞作冊般貝 用作父乙尊來冊
wángyíyí fāng wú wù xián wáng shǎng zuò cè bān bèi yòng zuò fù yǐ zūn lái cè
Le roi a utilisé un chef des Yi 夷方, Wu Wu 無敄,  pour un sacrifice Yi 宜. Le roi, à cette occasion, a offert des cauris au fonctionnaire Ban. Wang Kunpeng (1) pense qu’en guise de châtiment, Wu Wu a été la vicitime du sacrifice.

Le sacrifice 宜 yí

 

La graphie représente un autel avec des morceaux de viande . Sous les Shang, elle signifiait présenter des morceaux de chair sur un étal et désignait le sacrifice Yi.

(1) 商夷战争与商王朝军事机制研究, 王坤鹏

Articles connexes :
Homme, cadavre, flèche et arc, 夷

Arc, flèche, main et corps? 射

24 décembre 2021

Partir + coeur = oublier

La famille du coeur avec 忘 wàng oublier

亡 wáng partir, mourir + 心 coeur. 亡 donne le son.
L’image que suscite cette association ( partir + coeur) est éloquente!

Binômes modernes
忘记, wàng jì, oublier
难忘, nán wàng, inoubliable

Articles connexes :

Cerveau et coeur

Coeur et doute 惑

22 décembre 2021

Coeur en famille

Nous abordons une nouvelle famille avec le cœur 心 :

Au début

心 xīn cœur, pensée
Les premières graphies rappellent le cœur :


 Le cœur est présent dans de nombreuses graphies sous cette forme 心 ou ainsi 忄. Les significations de ces nombreux caractères sont liés notamment aux sentiments, aux pensées et à la volonté.

Binômes

心里 xīn li intérieurement, en son for intérieur
担心 dān xīn se soucier de 
开心 kāi xīn joyeux, satisfait
关心 guān xīn s’intéresser à, se soucier de

L’eau et la déroute

La rencontre du caractère 溃 à deux reprises ce matin m’oblige à regarder son origine. Je l’avais déjà évoqué ici avec l’expression 崩溃.

De l’eau

Les premières graphies ont vu le jour sous les Royaumes Combattants. L’écriture de l’État de Qin a la structure du caractère moderne :  . La clé de l’eau à gauche 氵 est l’indicateur sémantique et 贵 guì à droite, l’élément phonique. Le premiers sens est : « les eaux qui rompent les digues ».  Par extension de sens, déborder est arrivé, puis être en déroute, pourrir et s’ulcérer. J’ai d’abord lu un article sur les ulcères 溃疡 kuì yáng.

Mettre en déroute

Puis, j’ai repris la lecture du 左传 Zuo Zhuan abordée en avril dernier. 溃 veut dire mettre en déroute dans le passage suivant :
« 春,齊侯以諸侯之師侵蔡,蔡潰,遂伐楚  (Chapitre Xigong)
Au printemps, le prince de Qi, avec l’aide des troupes de plusieurs principautés, envahit le pays de Cai, qui fut mis en déroute. Ensuite, il attaqua Chu. « 

Les divers sens

溃 kuì / déborder / briser (un encerclement) / rompre / être en déroute / corrompre / pourrir / s’ulcérer

Articles connexes :

11 décembre 2021