Encres de Chine de Qiu Xiaolong

Yue Lige, intellectuelle dissidente, est assassinée dans son appartement. Malgré des congés lucratifs, l’inspecteur Chen suivra cette enquête sensible au niveau politique. Qiu Xiaolong a construit une intrigue assez solide pour tenir le suspense tout au long du livre sans qu’une piste prédomine – Meurtre crapuleux? Littéraire? Vengeance? Politique? – toutes sont envisageables.


Si l’auteur sino-américain a composé un roman policier sorti en 2006, l’ouvrage prend d’autres dimensions avec un engagement politique et une dénonciation d’une société des années 90 où l’argent devient roi,  » L’argent est devenu en Chine le seul standard de la réussite ». L’aléatoire couverture sociale des années 90 est égratignée, l’inspecteur Chen fait des traductions en dehors de ses heures de travail, une partie est à destination des frais d’hospitalisation de sa mère. « La traduction avait pourtant du bon. L’hôpital réclamait un acompte avant d’admettre un patient. L’avance tombait à pic car elle couvrait largement la somme exigée. Il n’aimait pas cet aspect des réformes économiques de la Chine. Comment se débrouillaient ceux qui n’avaient ni argent ni relations? » On se rappellera des faits rapportés par les journaux locaux, des cas de malades qui sont morts faute de soin ou encore un directeur d’hôpital qui a accepté une paysanne enceinte mais qui l’a menottée après l’accouchement en attendant le paiement; il a répondu aux journalistes qu’il devait gérer un établissement sans le mener à la ruine. Qiu nous montre que les règlements sont flous, au final l’entreprise de sa mère consent à régler les frais en vertu de son ancienneté et de ses bons services. On croise les laissé-pour-compte de la Nouvelle Chine, tel cet ancien professeur réduit à vendre au noir des billets de train.

L’omniprésence du politique est bien marquée, le secrétaire du Parti Li explique que « … les autorités supérieures ont toutes raison de souhaiter que nous résolvions l’affaire sans complications politiques. Aussi, nous avons intérêt à la dépolitiser. » On sent bien que le puissant Parti prévaut dans cet état qui cherche son droit.



Qiu Xiaolong Encres de Chine


Qiu refuse cette amnésie qui consiste à oublier les plaies de l’histoire; la plupart de ses ouvrages évoquent les séquelles de la Révolution non culturelle. « je comprends que l’on souhaite oublier le passé. Mais je n’admets pas qu’on force les gens à ne jamais y penser »

Pour revenir au terrain plus littéraire, Qiu a su construire une galerie de personnages accrochants, notamment cet inspecteur Chen, amateur de littérature, gastronome, presque ambivalent. Il se trouve dans diverses situations où la faille le menace. Succombera-t-il à la tentation d’une corruption passive en faisant jouer ses relations pour l’homme d’affaires qui le paie et le remercie grassement pour une traduction? Parviendra-t-il à se réfréner face à une très jeune et charmante secrétaire envoyée par son second généreux employeur. Une bonne partie du roman est tout en retenue, on guette le craquement à divers endroits mais Qiu préfère rester dans la nuance au lieu de tomber dans la facilité.

Si les journalistes aiment les catégories et les hyperboles, il est difficile de les suivre quand ils célèbrent Qiu Xiaolong comme le maître du polar chinois pour diverses raisons. Un écrivain chinois en pleine Chine écrit rarement des attaques aussi frontales pour éviter les foudres de la censure et de l’autocensure, les critiques sont plus voilées alors que certains blogs d’intellectuels montrent plus de latitude. Qiu n’est pas vraiment représentatif du genre chinois. Par ailleurs, nombre de passages semblent plus à destination de l’étranger avec un brin de pédagogie pour expliquer la situation. Je ne retrouve pas du tout le même style de roman et de critiques auprès des auteurs chinois qui écrivent dans leur langue dans leur pays. Qiu n’écrit-il pas en anglais ? Ces ouvrages sont traduits en chinois par une autre plume.

Peu importe, nous avons un bon roman entre policier et découverte d’une Chine en mutation.

Encre de Chine, Qiu Xiaolong, 2006

23 mai 2020

Le coronavirus dès 2012

Le roman de Bi Shumin, 毕淑敏,« Coronavirus 花冠病毒 » sorti en 2012 est rattrapée par l’actualité car l’auteur avait déjà « tout vu ». 
        
                    Bi Shumin Coronavirus

Du Sras au coronavirus
Elle est médecin et a travaillé dans la lutte contre l’épidémie de SRAS en 2003. De son expérience, elle a tiré un récit. Après huit années d’écriture et de réécriture, elle décrit la propagation d’une épidémie, qui semble nous raconter la pandémie actuelle.
Avec un récit entre anticipation et roman noir, Bi Shumin relate le combat mené contre le coronavirus à Yan, ville imaginaire, en l’an 20NN. 

Dire, ne pas dire!
L’introduction donne le ton en montrant les débats au sein de la municipalité sur l’information à donner au public tout en justifiant la dissimulation afin de ne pas affoler la population :
« Quelles sont les nouvelles pour notre réunion d’urgence de la journée ? Le 2 mars à minuit, le nombre de morts a dépassé trois chiffres, 101. Le problème présent est : « Quel rapport faisons-nous au peuple ? », demanda Yuan Zaichun. Commandant du bureau de la lutte contre l’épidémie, il doit chaque jour, communiquer avec les médias sur la situation, le nombre de morts est le chiffre auquel la population prête le plus attention.
Auparavant, dans l’ensemble les rapports reflétaient la réalité. La population exige la transparence et demande à être informée tout de suite de toute nouvelle. La ville de Yan, à tous les niveaux, a conservé la stabilité.
Chang Ningxiong dit : « Vous avez tous une opinion ? Exprimez-vous, nous n’acceptons pas l’abstention. »
Une majorité se prononça pour dévoiler la situation réelle. Une minorité préférait que les chiffres des morts passent par un traitement d’ordre technique.
Chang Ning reprit : « Parlez plus clairement, qu’appelez-vous traitement d’ordre technique ? »
Personne ne dit mot. Yuan Zaichun continua : « C’est dissimuler. Réduire le nombre de morts » Il était l’avocat de ce clan. »

Une intrigue mouvementée
Le récit suit Luo Weizhi. Ecrivain, elle fait partie de l’équipe spéciale de reportage et est chargée d’observer la lutte contre l’épidémie.
Avant de partir, Li Yuan, un chimiste lui demande de rapporter des échantillons du virus tout en lui donnant un médicament contre le virus. Elle gagne la confiance de Yuan Zaichun, directeur du commandement de la lutte. Il lui donne les rapports d’autopsie de Yu Zengfeng, expert en médecine légale tué par le virus.
Les documents ont conservé le virus et elle est infectée. La poudre fournie par le chimiste l’aide à s’en sortir et elle poursuit son enquête. Comme Luo est guérie, elle a des anticorps, elle en profite pour aller récupérer des souches de virus sur les cadavres avec l’approbation du directeur. Les services secrets, les aigrefins et les corrompus essaieront de profiter d’un médicament miracle et de Luo, porteuse d’anticorps. La trame prend du rythme au fil du récit avec de multiples retournements.

Le roman de Bi Shumin semble raconter l’histoire de l’épidémie partie de Wuhan en 2020. Les mêmes tentatives d’étouffer la réalité, la mort d’un médecin, la chasse aux sorcières, la suspicion, le complot étranger, se croisent. Alors que le gouvernement chinois tente de renverser la vapeur en instaurant le storytelling de la victoire chinoise contre l’épidémie, ce livre arrive à point pour rappeler le danger de l’épidémie et de la désinformation.

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 Dimanche 3 janvier 2020