Printemps et Automne 春秋

Je poursuis mon exploration de la Chine antique avec un article de Cho-Yun Hsu ”The Spring and Autumn Period dans The Cambridge History of Ancient China “( p.545 à 586). J’ai rédigé un résumé.

Période charnière

La période des Printemps et Automne (770 à 481 Av. J.-C.) marque le passage : 

  1. D’un système féodal des Zhou à un système de multi-états
  2. De l’expansion des Zhou dans le bassin de drainage du Fleuve Jaune à la Chine qui s’étend aux fleuves Jaune et Yangzi, aux montagnes du Nord et de l’Ouest
  3. D’une économie à la gestion féodale à l’économie de marché.
  4. D’une société basée sur la famille à davantage de mobilité sociale. 
  5. Par ailleurs, le plus important développement tient dans la percée intellectuelle. Les valeurs de Confucius sont le terreau d’une réinterprétation novatrice de l’éthique féodale. Les intellectuels non seulement serviront le gouvernement mais exerceront une profonde influence sur le sens de l’existence et les idéaux de la société, qui mènera vers le développement d’une identité collective, la civilisation chinoise. 

La chute des Zhou Occidentaux – vers les Zhou Orientaux

Le règne de presque trois siècles de la dynastie des Zhou occidentaux prit fin avec l’assassinat du roi You – 771 par une alliance des États vassaux et une tribu non-Zhou, les Quan Rong 犬戎 (Voir l’article sur l’histoire Zhou de l’Ouest). Après la mort du roi et une lutte avec son frère, Ping monta sur le trône et transféra la cour à l’est à Chengzhou 成周, l’actuel Luoyang 洛阳, place-forte dans l’est du royaume, qui jouait une rôle logistique important. Le déménagement est motivé par deux raisons principales : 1. Le domaine royal de l’ouest, 宗周, avait été affligé par les désastres naturels et les guerres. 2. Le roi souhaitait être proche de ses alliés de l’Est. La dynastie des Zhou orientaux exista nominalement jusqu’en 256 Av. J.-C. tout en affichant un pâle reflet de la période précédente des Zhou orientaux. Les deux siècles et demi du début de la dynastie ont pris le nom de « Printemps et Automne 春秋», titre des chroniques du pays de Lu 魯, qui couvrent les années 722 à 481 avant notre ère. La source la plus importante est son commentaire le Zuo Zhuan 左傳.

États Zhou

Le Zuo Zhuan mentionne cent quarante-huit États. Ils avaient été fondés par les descendants de la famille royale. La plupart, de petite taille, a été annexée par leurs voisins puissants. Quinze principaux pays sont dénombrés :  Qi 齊, Jin 晉, Qin 秦, Chu 楚, Lu 魯, Cao 曹, Zheng 鄭, Song 宋, Xu 許, Chen 陳, Wei 衛, Yan 燕, Cai 蔡, Wu 吳 et Yue 越.

La population non-Zhou

Les Zhou avaient également des États vassaux avec des populations non-Zhou. Les principales tribus étaient les Man 蠻, Yi 夷, Rong 戎 et Di 狄. Les locaux étaient appelés 野人 (gens des champs) et les colons Zhou 國人 (gens du pays).Voir les articles sur la graphie 夷 ici.

La formation du système Ba 霸

Le leadership de Zheng
Le pays de Zheng était un nouveau membre des pays de l’Est. Son premier souverain Zheng Huan Gong (806-771 av. J.-C.), frère du roi Xuan, fonda cet État, qui grâce, à sa position géographique, servait de protection à la capitale Zhou. La puissance de Zheng ne tient pas seulement à sa proche relation avec la cour des Zhou, mais aussi à sa capacité à obtenir des terres des États voisins pour se renforcer. Le Zuo Zhuan montre bien sa puissance, notamment avec le troisième souverain Zheng Zhuang Gong 鄭武公 (743-701 Av. J.-C.). Après l’attaque de plusieurs États par Zheng, ce dernier devint le leader des Etats vassaux et même si le titre de 霸 n’existait pas encore, Zheng devint le premier à obtenir ce titre de leader. Après la mort de Zhuang Gong, une guerre de succession et une guerre civile, Zheng perdit son premier rang. 
J’ai étudié une partie des textes sur Zhuang Gong dans la catégorie chinois classique, le premier texte est ici.

Le leadership de Qi
Zhuang Gong n’eut pas le temps de mettre une vraie structure du système 霸. Le royaume de Qi, qui monta en puissance face au déclin du Zheng, s’en chargera. Voisin du pays de Lu dans la province du Shandong, l’ascension de Qi s’explique par plusieurs facteurs : 1. L’annexion de pays voisins.2. Sa position sur des axes de commerce majeurs. 3. Les lacs salés de la côte lui donnèrent d’importantes ressources, tout comme la pêche et la production textile. 4. Sa place à la frontière est du monde Zhou lui donnait l’opportunité de s’étendre au-delà de la sphère Zhou.  Les populations Rong, Di et Yi, qui avaient maintenu une indépendance culturelle et politique, ont été absorbés par Qi. Des États comme Cai, Wei, Song et Zheng ne jouissaient pas d’un tel potentiel. Le roi Qi Huan Gong and et son conseiller Guan Zhong 管仲 ( 730-645 Av. J.-C.) élevèrent le pays de Qi à ce premier rang. Ils réussirent à réorganiser le royaume et à poser des définitions claires de la mission du 霸. 
Cette réorganisation est certainement la première des nombreuses réformes des Printemps et Automne et des Royaumes Combattants. Les États vassaux Zhou étaient organisés dans un système hiérarchique pyramidal, dans lequel chaque membre de la noblesse gérait son propre fief. Le dirigeant pouvait demander à ses subordonnées des contributions à la hauteur de ses ressources. Les aristocrates avaient des liens de parenté. En théorie, tous les nobles étaient des vassaux du roi. La réforme de Guan Zhong allait changer cette structure. 

Le territoire fut divisé  en quinze régions appelées 鄉. Le seigneur  et deux ministres  gouvernaient chacun cinq 鄉. La population était divisée en cinq groupes. Les fonctionnaires de tous niveaux étaient jugés en fonction de leur réalisation, avec punition et récompense. Le Qi disposait d’une capacité à mobiliser les ressources humaines et matérielles avec beaucoup plus d’efficacité que la cour des Zhou peu structurée. Elle dépendait en partie de l’assistante militaire du puissant pays de Qi. L’un après l’autre, les grands royaumes suivirent Qi. En 667 avant notre ère, Huang Gong convoqua une les dirigeants de Lu, Song, Chen et Zheng pour l’élire comme chef des pays de Zhou.

Sommet Inter-États
Lors de ces réunions, la cour des Zhou envoyait un émissaire de haut rang. Le roi de Qi et Guan Zhong montraient le plus grand respect, attestant la volonté de restaurer l’autorité royale. Des accords sur les frontières, l’irrigation, le stockage des grains et des mesures qui garantissaient la coopération entre eux étaient mis en place.  Qi stoppa les avancées des populations non-Zhou, comme les Rong et les Di au Nord et l’émergence de l’Etat de Chu au Sud. En 645 avant notre ère, Guan Zhong disparut et Huang Gong ne parvint à garder les rênes de son État. Il le suivit en trouvant la mort en -643.

Le leadership de Jin
Les enfants de Huang Gong ne parvinrent à conserver l’hégémon au profit de Jin Wengong 晉文公.  Tangshu Yu 唐叔虞, fils du roi Wu des Zhou, fonda Jin au début de la dynastie dans le sud du Shanxi afin de protéger la capitale orientale de Chengzhou des tribus du Nord.  Au milieu du VIIe siècle, le monde Zhou est dominé par quatre pouvoirs : Qi 齊/齐, Jin 晋, Qin 秦 et Chu 楚, positionnés à la périphérie à la différence des États centraux : Zheng鄭/郑, Song 宋, Lu 魯 et Wei 衛/卫. Jin et Chu monteront en puissance et joueront les rôles principaux les deux cents prochaines années. Jin mettra d’abord en place un système d’hégémon solide, qui soutiendra la royauté Zhou. 
Chu et Jin devront constater l’émergence de Qin et de Qi, et devront accepter un équilibre des pouvoirs. Les Chu au Sud durent affronter les pays de Wu 吳et Yue 越, tous deux émanations des premières décennies des Zhou Occidentaux.
Dans le cercle violet, les États centraux : Zheng 鄭/郑, Song 宋, Lu 魯 et Wei 衛/卫.

La transformation du système 霸 l’hégémon
Ce système avait été lancé par Qi. Jin le contrôla durant quatre-vingts ans, malgré une courte période de contestation par Wu et Yue. Le but de ce système était de restaurer l’autorité royale, mais en fait il l’a remplacé par l’hégémon.
Il devait être le protecteur des Etats Hua Xia dans la région centrale, le défendeur de sa culture contre les influences barbares et étrangères. En fait, depuis l’effacement de l’État de Zheng, tous les États qui ont soutenu le système ba ne sont pas de la plaine centrale. Certains (Chu, Wu et Yue) n’étaient pas d’origine Hua Xia et même Qi et Jin ont absorbé de nombreuses ethnies non-Zhou comme les Yi, Rong et Di. 
Voir l’article sur la graphie de 霸 ici.

Administration de l’État

La structure a changé avec l’accroissement de la population. Les anciens États Zhou étaient principalement des garnisons. Chacun était constitué d’une capitale et de villes fortifiées. Le terme  國se référait probablement à la capitale, alors que 野 désignait le territoire alentour. La population était divisé en deux groupes, les 國人  peuple de l’État, de la capitale et des villes et 野人 peuple des champs. Les premiers comprenaient certainement les soldats de la garnison et leurs descendants, menés par les chef et l’élite. Les seconds regroupaient des natifs, installés bien avant l’arrivée des garnisons Zhou.

Administration locale
Chu est vraisemblablement le premier à avoir institué le district 縣 au VIIe siècle, dirigé par un gouverneur, qui reportera au souverain. Jin lui emboîtera le pas et les autres emprunteront cette nouvelle voie administrative. Le Zuo Zhuan mentionne plus de quarante gouverneurs 尹. Plus tard, Jin en -537 comptera au moins 49 districts.
Les territoires 野 furent intégrés à la structure de l’État, qui eut besoin de davantage d’administrateurs. Ainsi, les ministères augmentèrent en nombre et en influence. 
La fin de la période n’assista pas à une simple réorganisation du pouvoir. Elle fut le témoin d’une complète désintégration du système féodale des Zhou, qui s’accompagne d’un début transformation de l’État et de la société, qui s’achèvera sous la période suivante des Royaumes Combattants. 

Développements économiques

Lorsque le féodalisme dominait sous les Zhou, la terre représentait l’unique source de richesse. L’envoi de populations Zhou pour vassaliser de nouvelles terres offrait un moyen simple pour obtenir une source de richesse avec l’occupation militaire. A côté, les échanges durant les visites, les mariages, les cadeaux ou les tributs participaient à la redistribution des richesses. 

Régime foncier et production
Le maître accordait une terre à un subordonnée. A la base de la pyramide, le paysan travaillait pour la ferme. En retour, il était nourri et habillé.
Le système des champ et des puits 井田制度, qui fonctionnait déjà dans le premier siècle de la dynastie, était idéalement utilisé. Symbolisé par le caractère 井, on divisait en neuf parties (私田 sur l’illustration) une terre, huit familles travaillaient chacune son terrain et ensemble, elles s’occupaient de la partie centrale (公田)dont la production revenait au seigneur. Le paysan avait une servitude, plutôt qu’un loyer.

 


Avec l’affaiblissement du système féodal, les états vassaux conquièrent et annexèrent des petits états sans considérer l’autorité royale. Le régime foncier accompagna ces changements et on commença à voir des taxes sur la production. La première mention vient de l’an 594 avant notre ère dans l’État de Lu. Ces changements ont affecté seulement les territoires des Guoren  國人et non ceux des Yeren 野人. La transformation totale s’est effectuée durant la période des Royaumes Combattants. 

Commerce 
Les progrès dans les domaines agricole et industriels, avec l’essor d’une économie de marché ont suscité une nouvelle économie. 
Les guerres fréquentes, tous comme les visites des cours ont entraîné d’importants échanges interrégionaux.

L’apparition de la monnaie
Les inscriptions sur bronze des Zhou mentionnaient des présents en terme de cauris 貝,qui représentaient des unités de richesse. La valeur d’un bien immobilier pouvait être donnée en nombre de collier de cauris. L’or, les métaux précieux et le cuivre pouvaient être utilisés dans les échanges. 
A la fin de la période, une monnaie en bronze commençait à circuler 布. 布 signifie à l’origine pièce d’étoffe, tissu.

L’apparition de la monnaie témoigne de l’accroissement des échanges et du commerce. Les commerçant d’ailleurs devenaient, grâce à leurs voyages et échanges, des informateurs importants du pouvoir.  L’un des plus importants et des plus fameux 端木Duan Mu est connu sous le nom de 子貢Zi Gong, comme disciple de Confucius.

Développements intellectuels

L’époque a connu une percée intellectuelle, l’émergence du confucianisme et la transformation des soldats (appelés 士) en intellectuel. 
Sous les Zhou, le 士 recevait une éducation dans les six arts :  les rites 礼/禮, la musique, 乐/樂, le tir à l’arc 射, l’écriture idéographique 书/書 et les mathématiques 數 et la conduite des chars 御.  Il devait servir le gouvernement comme soldat et fonctionnaire tout en ayant une formation complète.  Confucius venait de cette classe. Le terme 賢 xián, qui embrassait les compétences intellectuelles et l’intégrité morale, devint un critère de sélection pour les fonctionnaires. Le 士 devait avoir ces caractéristiques avec ce nouveau critère d’excellence. Cette nouvelle élite culturelle montrait une nouvelle conscience de leur responsabilité pour servir le monde. 
Avec les transformations sociales et l’apparition de nouvelles formes de pensée, la tradition commençait à perdre de l’importance, les rites étaient moins respectés. Confucius apportait un nouvel idéal à point nommé. 
Cho-Yun Hsu me laisse un peu sur ma faim sur la partie intellectuelle de cette période. En effet, c’est une période charnière en proie à la dislocation du pouvoir des Zhou. Le pouvoir du ciel perd de sa puissance et les intellectuels se trouvent obligé de reconceptualiser la légitimité du pouvoir pour conserver la domination de l’autorité centrale. Ainsi, ils étendront la pratique des rites à la société.

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25 décembre 2021

Les Zhou occidentaux et les premières fondations de la pensée chinoise

Je poursuis mon exploration de l’histoire de la Chine ancienne avec un article d’Edward L. Shaughnessy « Western Zhou History » dans « The Cambridge history of China », pages 292 à 351. L’auteur retrace le parcours de la dynastie des Zhou Occidentaux, de la victoire contre les Shang en 1045 au déménagement forcé de la capitale en -771, tout en dessinant la montée en puissance progressive des souverains locaux au fil des siècles. L’auteur montre également l’importance des fondations du mode de gouvernement, qui auront une portée importante tout au long de l’histoire chinoise, sans oublier le rôle du mandat céleste dans l’autorité royale. Cette époque correspond aussi à l’émergence de la pensée corrélative, qui retient les correspondances entre les phénomènes naturels et les faits et évenements de l’homme et non des relations de cause à effet. Cette vision du monde tranche avec la causalité chère au monde occidental.
J’ai fait une fiche de lecture de cet article, ci-dessous.
( Vous pourrez trouver ailleurs des dates légèrement différentes de quelques années pour certains événements. La datation n’est pas complètement avérée dans certains cas)

La dynastie des Zhou de l’Ouest (- 1045 à – 771) a servi de modèle dans les développements en matière gouvernementale, intellectuelle et sociale. La conquête des Zhou, avec la bataille de Muye contre les Shang en 1045 avant notre ère, qui, à l’époque a peut-être été vu comme le remplacement, par les armes, d’une dynastie par une autre, illustrera plus tard pour les Chinois, l’irrépressible volonté du Ciel de transférer son mandat d’une dynastie à une autre. 

Sources

Alors que les sources directes de la dynastie Shang provenaient principalement des inscriptions sur os et carapaces, celles pour les Zhou sont plus importantes.
Traditionnellement, le Livre des Documents, 尚書 ou  書經, le Shijing 詩經, le Yijing易經 ont été rédigés à cette époque. En fait, une partie de ces ouvrages, élevés au rang de Classique sous les Han, a été composée plus tard. Les Annales Historiques 史記 de l’historien des Han, Sima Qian 司馬遷, et les Annales de bambou, achevés en 298 Av. J.-C, relatent les principaux événements des anciennes dynasties.  
Les milliers d‘inscriptions sur bronze commémorent en général les hauts faits de personnages qui ont commandé la réalisation des bronzes. Elles rapportent notamment des nominations, des victoires à la guerre, des procès remportés, voir l’article sur les caractéristiques de ces écritures ici. 

La légende de Qi 棄

Le peuple Zhou fait remonter son origine à Jiang Yuan 姜嫄.  Selon le Shijing et les Annales historiques de Sima Qian, elle « vit les empreintes des pas d’un géant ; son cœur s’en réjouit et elle y prit plaisir ; elle voulut marcher sur ces traces ; quand elle marcha sur ces traces, son corps eut un frémissement comme celui d’une femme qui conçoit. Elle resta chez elle pendant toute la durée de la gestation, puis elle enfanta un fils » (Annales des Zhou, Sima Qian). Nommé 棄Qi, il devint l’ancêtre des Zhou, voir l’article sur graphie de son nom.

Les Zhou prennent le pouvoir, – 1045

Sous les Shang, les Zhou laissaient certainement planer une menace sur la royauté en place. Le dernier souverain Shang, Di Xin (1086-1045 Av. J.-C.) dans la vingtième année de son règne, emprisonna le roi Zhou, Chang, durant sept ans, avant de le libérer vers – 1059 pour lui ordonner d’aller combattre des tribus ennemies. Chang, pris par la suite le nom de Wen Wang 文王, nom que retiendra l’histoire.
Le roi des Zhou Wen 周文王 :

 

L’accord ne tint pas. Les Zhou lancèrent des attaques contre les Shang. Sima Qian précise qu’en – 1045, il des troupes de 45 000 hommes et 300 chars permirent de rentrer dans la capitale. Un poème du Shijing 詩經,大明  célèbre l’événement, avec une perspective venant des Zhou : 
« Les soldats des Yin et Chang réunis (dans leurs campements), étaient (nombreux et serrés) comme les arbres d’une forêt. Ils furent rangés en bataille dans le désert de Mou ie. Mais les nôtres seuls étaient pleins d’ardeur. (Ils dirent à Ou wang) : « Le souverain roi est avec vous ; n’hésitez pas (à engager le combat). »  Le désert de Mou ie était très vaste. Les chars en bois de t’ân étaient resplendissants ; leurs quatre chevaux noirs au ventre blanc étaient robustes. Le grand maître Chang fou, semblable à un aigle qui vole, aida Ou wang. Ce prince déchaînant l’ardeur de ses guerriers, défit la puissante armée des Shang. Le jour même du combat, l’empire fut entièrement purgé (des souillures accumulées par le tyran). »

Deux ans après la conquête, le fils de Wen Wang, Wu Wang, mourut. Un triumvirat avec deux de ses fils lui succéda. Afin de controler ce grand territoire, le pouvoir se lança dans une colonisation vers l’Est avec l’envoi des membre de la famille royale sur deux axes stratégiques vers le Nord, le Fleuve jaune et les montagnes Taihang tout en établissant une place forte à Chengzhou 成周, sur le site de l’actuel Luoyang 洛陽.Ils mirent en place l’Etat de Jin 晉 dans le Shanxi actuel, de Ying 應 dans le centre du Henan, celui de Wei 衛 dans le nord du Henan, de Lu 魯 et Qi 齊 dans le Shandong, et de Yan 燕 plus au nord. Situés sur des routes stratégiques, aux axes des transport, ils étaient destinés à propsérer. En fait, après la chute des Zhou occidentaux, ils deviendront des Etats indépendants durant les périodes des Printemps et Automne et des Royaumes Combattants.

 

La fondation philosophique du gouvernement Zhou

Le rôle du ciel dans l’autorité royale. 
Après l’établissement de la nouvelle dynastie, l’enjeu était de trouver un mode pour durer. Les discours et les débats repris dans le Livre des documents 尚書 montrent l’introduction du concept de Mandat du Ciel 天命 confié à la dynastie. Le roi a la seule vertu de consulter les desseins du Ciel, qui est en quelque sorte son père : 
“ Il ne nous est pas permis de perdre de vue la dynastie des Xia ni celle des Shang. (A ne considérer que les décrets du ciel), je ne me permettrais pas de juger ni de dire que les Xia devaient avoir le mandat du ciel un si grand nombre d’années, ni qu’ils auraient dû le conserver plus longtemps. Je sais seulement que, par la négligence de leurs devoirs, ils ont accéléré la ruine de leur dynastie. (A ne considérer que les impénétrables décrets du ciel), je n’aurais pas la témérité de penser ni de dire que les In devaient avoir le mandat du ciel un si grand nombre d’années, ni qu’ils auraient dû le garder plus longtemps. Je sais seulement que, par la négligence de leurs devoirs, ils ont hâté la chute de leur dynastie. 
Prince, vous leur succédez, vous avez reçu leur mandat (le mandat que le ciel leur avait confié) ; car le mandat confié à notre dynastie n’est autre que celui qui avait été confié à ces deux dynasties impériales. En leur succédant, imitez ceux d’entre ces souverains qui ont bien mérité de l’empire ; surtout à présent que vous allez inaugurer (votre gouvernement dans la ville de Lo).  Livre des Documents, Chapitre XII, 7 et 8, traduction Couvreur disponible ici.

Expansion militaire

Expansions militaires dans le Nord et le Sud avec les roi Cheng, Kang et Zhao. 
Ce dernier perdit la vie au cours d’une bataille contre l’Etat de Chu en 957 Av. J.-C. La dynastie ne se remit jamais de cette perte militaire avec la destruction de l’armée royale.

Les réformes du milieu des Zhou occidentaux


Le règne du roi Mu (956-918 av. J.-C.), 100 ans après l’établissement de la dynastie, commença à connaître une dynamique naturelle qui annonçait la fragmentation future du gouvernement Zhou. Les États mis en place par les frères ou les oncles du roi Cheng avaient à leur tête des cousins éloignés, qui ne s’identifiaient moins avec leur origine. Pour gouverner, le roi pouvait moins compter sur les liens, il a dû créer une bureaucratie sans visage. Par ailleurs, trois générations s’étaient succédé depuis la victoire sur les populations soumises. Face à l’arme Zhou décimée, une nouvelle donne se met en place.
Les Annales de Bambou 竹書紀年 relatent une campagne contre un peuple du Nord-Est, les Xu Rong 徐戎dans la trentième année du règne, après l’attaque de la capitale Chengzhou. Une guerre contre les Yi de l’Est 東夷 est mentionnée sur des inscriptions en bronze. Ces événements suggèrent que les Zhou n’étaient plus en mesure de contrôler la partie est.La cour a dû passer par des réformes militaires suite à ces revers. 
Les bronzes à cette époque commémorent en majorité les nominations, comme celles d’officiers militaires, par exemple les 師 , qu’on peut traduire par capitaine. Ces inscriptions indiquent probablement une restructuration militaire et une plus importante professionalisation. Les nombreux témoignages de nomination sur bronze montrent sans doute une plus grande bureaucratisation du pouvoir royal. 
A la place du générique 侯, seigneur ou duc, les plus importants personnages vont être les trois Superviseurs 参有司 , le Superviseur du cheval  司馬, le Superviseur des terres 司土 et le Superviseurs des Travaux 司工. La cour avait l’intendant 宰 et le responsable de l’approvisionnement 膳夫  et celui des commandes royales 出納. La scribe de la cour 史 avait l’ubiquité, tout ce qui faisait à la cour était consigné , les investitures, les verdicts des procès,  les cartes. Cett e bureaucratie croissante suggère l’éloignement du roi de de son peuple. 

Le développement de la vision du monde des Zhou occidentaux dans la dernière période

Changements dans les rites
Les rites ont beaucoup changé à partir de la dernière période. Non seulement les vases employés ont connu des formes et des ornements nouveaux, mais ils sont devenus plus nombreux. Les éléments de l’époque Shang ont disparu au profit de nouveaux inconnus jusqu’alors. Une véritable révolution rituelle s’est déroulée, très élaborée à partir du milieu du IXè siècle. Les participants se trouvèrent plus éloignés des vases dans des rituels tenus par des spécialistes. Les cérémonies regroupaient désormais la parenté. 
Les premiers poèmes du Shijing montraient déjà une communauté aux liens proches, qui célébraient la victoire des Zhou : 
« Oh ! l’action du ciel est cachée et incessante ! Oh ! la vertu sans mélange de Wen wang ne brille-t-elle pas ? 
S’il a compassion de moi et m’obtient les faveurs du ciel, je les recevrai. (Pour les mériter) je m’efforcerai d’imiter mon aïeul Wen wang ; et mes descendants les plus éloignés s’appliqueront à faire de même. »
En milieu de période, avec le règne de Yih, en plein affaiblissement de l’autorité royale, la satire vit le jour dans le recueil.

Vers la pensée corrélative
Durant le milieu du IXe siècle vont apparaître des poèmes qui relèveront les manifestations de la nature qui assaillirent le pouvoir royal, en forme d’analogie : « La sécheresse est trop grande pour qu’il soit possible d’y mettre fin. Elle est accompagnée d’une chaleur excessive ; je n’ai plus d’endroit où je puisse me retirer. La mort est proche ; je ne sais plus où lever les yeux, où tourner la tête. Les mânes des anciens princes et des anciens ministres d’État m’ont tous délaissé. Comment mon père, ma mère, mes ancêtres ont-ils le cœur assez dur pour n’avoir pas compassion de moi ? (III. Ta ia, III. Tang 258. Chant IV. Iun Han)
Ce chant est un des premiers exemples d’une caractéristique de la pensée chinoise : la pensée corrélative. Ce type de poème appelé 興 sera plus fréquent durant les VIIIe et VIIe siècles. En général, ils sont axés sur un couplet, dont l’un évoque un événement dans le monde naturel et l’autre dans le monde des hommes.
Le chant suivant met en parallèle les oiseaux qui chantent ensemble pour évoquer l’homme qui ne peut vivre sans l’amitié d’un autre : 
« Le bruit des haches retentit en cadence dans la forêt. Les oiseaux chantent de concert. Du fond de la vallée ils vont sur la cime des grands arbres. Ils se répondent et s’appellent l’un l’autre. Voyez donc, un oiseau sait par son chant appeler un compagnon. Comment un homme ne rechercherait-il pas l’amitié d’un autre homme? (S’il le fait) les esprits l’exauceront ; il aura toujours la concorde et la tranquillité.  (II. Siao ia, I. Lou ming, Chant V 165. FA MOU )


Lorsque Confucius parle du Shijing et la connaissance des animaux, il rappelle qu’animaux et humains appartient au même ordre naturel, et que les signes de la nature permettent de mieux comprendre la société humaine : « Le Maître dit : — Mes enfants, pourquoi n’étudiez-vous pas le Cheu king ? Il nous sert à nous exciter à la pratique de la vertu, à nous examiner nous-mêmes. Il nous apprend à traiter convenablement avec les hommes, à nous indigner justement, à remplir nos devoirs envers nos parents et envers notre prince. Il nous fait connaître beaucoup d’oiseaux, de quadrupèdes et de plantes. » (Entretiens de Confucius, 17,9.)
Origines du ZhouYi.
La tradition fait remonter l’origine du Zhouyi, le Yijing, à l’époque des Zhou occidentaux. 

 

Il aurait été rédigé par Wen 1112 av. J.-C.- 1056 av. J.-C, le premier roi, lors de son emprisonnement et complété par Zhou Gong. Les comparaisons linguistiques entre le Yijing et le Shijing indiquent que le Zhouyi n’a pas pu avoir que sa forme actuelle avant la fin Zhou Occidentaux. De nombreux passages retrouvent la structure du Shijing avec une image du la nature et du monde humain. Shaughnessy prend l’exemple de l’hexagramme 61 :
Une grue se fait entendre dans l’ombre
Son joli timbre lui fait écho
J’ai un bien bel hanap
Toi et moi renversons-le
Avec prodigalité
(Traduction C. Javary, Yi jing, Le Livre des Changements)

Le déclin et la chute des Zhou Occidentaux

En 842 avant notre ère, le roi Li dut quitter la capitale et s’exiler en raison d’un soulèvement paysan ou, selon une autre interprétation, d’une conspiration. Deux de ses descendants prirent alors en charge la conduite des affaires.  A la suite du décès du souverain, Xuan monta sur le trône et une restauration sous son règne se déroula.
Son fils You prit le relais. Son règne (-781 à -771) commença sous de mauvais auspices.  Les sources rapportent qu’un tremblement de terre toucha la capitale, provoquant l’assèchement des trois fleuves voisins et l’effritement du Mont Qi. La même année, des éclipses de la lune et du soleil survinrent.  Un poème du Shijing décrit la scène :
« 1. A la conjonction du soleil et de la lune, le premier jour du dixième mois lunaire, jour qui était le vingt-huitième du cycle, le soleil a été éclipsé, ce qui est de très mauvais augure. La lune subit des éclipses, et le soleil aussi. À présent le sort des hommes ici-bas est bien à plaindre. 
2. Le soleil et la lune annoncent des malheurs ; ils s’écartent des principes qui doivent les diriger. C’est que l’empire est mal gouverné, et les hommes de bien exclus des charges. Que la lune soit éclipsée, ce n’est pas un grave désordre. Mais quand le soleil est éclipsé, (on doit se demander) quel malheur est sur le point d’arriver. 
3.  Il tonne, il éclaire, le ciel paraît tout embrasé ; il n’est ni tranquillité ni bonheur. Tous les cours d’eau bouillonnent et débordent ; les rochers les plus élevés tombent de la cime des montagnes. Les bords escarpés des montagnes et des fleuves sont remplacés par des vallées, et les vallées profondes par des collines. Hélas ! Pourquoi personne à présent ne réforme-t-il l’administration ?» (II. Siao ia, IV. K’i fou 193. CHANT IX. CHEU IUE TCHEU KIAO. )
Ce texte montre encore la présence de la pensée corrélative à l’époque. De tels phénomènes naturels préfigurent de grands malheurs dans la pensée de l’époque. Rappelons que le séisme très meurtrier de la ville de Tangshan, près de Pékin, en juillet 1976, avait précédé la mort du Grand Timonier, le 9 septembre 1976. Le Premier ministre Zhou Enlai avait déjà quitté le monde cette même année le 8 janvier. Des témoignages rapportent que ce tremblement de terre avait été considéré par une partie de la population comme de mauvais augure. 

L’attaque des Quan Rong 犬戎 et le déplacement de la capitale

Toutes les lumières n’ont pas été faites sur la fin de la dynastie. Les sources montrent que la tribu des Quan Rong a attaqué la capitale en -771 et tué le roi signant l’arrêt des Zhou Occidentaux. De nombreux seigneurs n’ont pas apporté leur aide à la cour. Cependant, deux royaumes, Jin et Qin, qui deviendront puissants, ont organisé l’évacuation de l’élite Zhou vers une capitale à l’Est. L’absence d’assistance de la plupart des seigneurs marque l’indépendance et annonce la puissance croissante des seigneurs locaux au fil du temps sous les Zhou Orientaux. 

Héritage des Zhou

Malgré des moments troubles, la dynastie des Zhou Occidentaux a pu rester 275 ans dans la même capitale et a pu établir les piliers du gouvernement, de l’expression poétique et une compréhension des changements du monde, qui allaient alimenter tous les discours intellectuels chinois. Certes, de nombreuses notions circulaient déjà sous les Xia et les Shang, les fondations de l’histoire chinoise s’y trouvent même si elles sont invisibles et souterraines. Cependant, les Zhou orientaux peuvent être considérés comme la pierre angulaire, le symbole visible de l’histoire chinoise, que la tradition chinoise ne cessera d’explorer par la suite.

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Synthèse sur l’époque Shang

L’enfant abandonné des Zhou, 棄

19 novembre 2021

Synthèse sur l’époque Shang

Le sinologue américain David N. Keightley a rédigé un article « The Shang » dans The Cambridge history of Ancient China, en 1999, p. 232 à 291.

Après avoir exposé les sources d’information sur la dynastie Shang – la tradition et les inscriptions divinatoires – il rédige une synthèse des connaissances sur l’époque en traitant les sujets suivants : la religion royale, le culte des ancêtres, le traitement des morts, les caractéristiques de la dynastie, la lignée royale l’agriculture, l’élevage, les tributs, les subordonnés, les campagne militaires et l’héritage laissé.

J’ai rédigé ci-dessous une fiche de lecture sur l’article, puis un commentaire.

La dynastie Shang ( environ 1570-1045 Av. J.-C.) est la première dynastie à avoir des sources écrites. Les inscriptions sur os et carapaces de tortues retrouvées remontent à la dernière période Shang, et ses neuf derniers rois, de Wu Ding 武丁, le 21ème roi, à Di Xin 帝辛, le 29 ème et dernier roi.

Wu Ding :

Sources

La tradition
Les Shang sont mentionnés par les chroniqueurs et les philosophes des Zhou Orientaux, comme Confucius. Les Annales Historiques de Sima Qian 司馬遷 consacrent un chapitre à la dynastie. Le début commence par la conception miraculeuse de l’ancêtre des Shang, Qi (voir ici). L’historien des Han tient une partie de ses informations de divers ouvrages, notamment Le Classique des odes 詩經,  Le Classique des documents 書經, le Zuo Zhuan 左傳 et Les discours des Royaumes 國語.

Les inscriptions sur bronze, plusieurs milliers d’écritures sur bronze nous renseignent sur des moments importants de l’époque.

Les inscriptions ossécailles 甲骨文


Depuis leur découverte en 1899, plus 200 000 fragments ont vu le jour. L’auteur note que lors de la première période des écritures à l’époque de Wu Ding, le groupe de devin articulait le texte sans une question directe aux puissances. L’inscription mentionnait la prédiction, l’une positive, l’autre négative, marquant également un espoir ou une peur. Les devins sous Wu Ding s’attachaient aux questions suivantes : la récolte, les mauvaises augures, les captures de prisonniers, la naissance d’enfants, les activité de 帝 Di , dieu suprême de la nature, les autres puissances de la natures, les rêves, les inondations, la stratégie militaire, les ordres à donner, la pluie, les inspections royales, la maladie, l’envoi en mission, les  voyages, l’approbation spirituelle, l’ assistance, les blessures, le paiement de tributs.
Le contenu des séances de divination changea. Dans la cinquième et dernière période, l’alternative devient plus rare et les domaines traités moins étendus. La plupart des séances se concentrait alors sur le résultat sur une échelle précise de temps, dix jours 旬, voire cinq jours.  « Est- ce qu’il y aura un désastre  旬亡禍 ? » est une expression fréquente à l’époque, voir ici. De nombreux thèmes de la première période ont disparu : l’espoir d’une naissance mâle, le sens d’un rêve, la cause et le rite pour guérir d’une maladie, le choix d’alliés durant une guerre et la mobilisation de conscrits et les constructions. Les graphies grandes et épaisses du début sont devenues minuscules. Les divinations sont plus systématiques, moins spontanées et compréhensibles tout en devenant plus optimistes. Ces changements sont certainement liés à des développements culturels : la systématisation du cycle des cinq rites, le triomphe de la succession filiale sur la succession de la fratrie.  On a régularisé et simplifié les pratiques du culte et politiques
L’accroissement du pouvoir et de la confiance du roi ont mené à une administration plus routinière, une simplification du processus de divination et l’apparition des nombres, qui mènera vers la formation des hexagrammes du Yijing. 
Par conséquent, nous avons moins d’informations sur la période des derniers rois Di Yi et Di Xin que sur l’époque de Wu Ding.

Divination et cadre religieux 
Les supports, os et carapaces, servent de media, les devins les employaient dans les rites à l’adresse des ancêtres. Ces derniers servaient d’intermédiaires entre les participants des rites et les puissances ancestrales.

Chronologie, Temps et calendrier

Les dates des règnes ne peuvent être déterminées précisément.
Les périodes du jours et de la nuit étaient désignées par huit graphies, par exemple le temps de la lumière 明, petit déjeuner 小食,   midi 中午. Ils étaient en relation avec les mouvements du soleil et des événements sociaux (repas).
Le calendrier était basé sur une combinaison de dix tiges célestes et douze rameaux terrestres :

 

Voir l’article ici.

Religion royale

Le panthéon peut être divisé en six groupes : 

  1. 帝 dieu suprême de la nature, qui commande le vent et la pluie, et peut envoyer les désastres. Voir l’article.
  2. Les forces de la nature tels,土 l’Esprit protecteur du Sol (社 des textes ultérieurs), 河l’Esprit du fleuve, 日 le Soleil
  3. Les Ancêtres Maîtres : 夒 Náo, 王亥
  4. Les Ancêtres prédynastiques, tel Shang Jia 上甲
  5. Les ancêtres dynastiques, tel le premier roi appelé Da Yi 大已 ( Wu Ding)
  6. Les épouses des rois

Le roi se tient au centre de sa communauté de parents ( kinship community). La distinction entre la lignée directe du roi et les lignes collatérales est bien établie et se retrouve dans les rites. 

Autel, tables ancestrales et temples 
Les Shang commémoraient les ancêtres avec des tablettes. La graphie de 示 les désigne. Elle a également le sens d’ancêtre. Le culte et les divinations étaient généralement célébrés dans les temples 宗 . La graphie ancienne montre un toit avec des tablettes au-dessous : . Les rois ont érigé de nombreux temples dédiés aux ancêtres. 

Caractéristiques du culte
Les Shang utilisaient du millet, des bestiaux, des chiens, des moutons, des grains et des humains qu’ils offraient aux ancêtres lors des sacrifices tout en priant pour la venue de la pluie, d’une bonne récolte et bien d’autres choses énumérées plus haut. Diverses indications montrent que les offrandes d’alcool et la fumée de viande rôtie plaisait aux Puissances de la nature.
La nature sociale des sacrifice Shang est suggérée par le rite 賓bīn au cours duquel le roi accueillait un des ancêtres. La graphie du rite 鄉 xiāng montre deux hommes face à face au cours d’un banquet ou d’une célébration : . Cette écriture est employée lorsque le roi offre un banquet à ses alliés ou quand il participe à un sacrifice et partage la bénédiction avec sa lignée.

Le cycle des cinq rites
Le culte des ancêtres était centré sur le cycle des cinq rites, qui était régulièrement opéré durant les IIè et Vè périodes de l’écriture Shang, moins au cours des IIIe et IVe. Ils ont permis de reconstruire le calendrier et la liste des rois. 
Les cinq rites sont : 
翌 yi
祭 ji
洅 zai
劦 xie
彡(肜)yong

Évolution des conceptions religieuses 
Après le règne de Wu Ding, les rois ne procédèrent plus à des divinations sur les ordres de Di pour la pluie, le tonnerre ou une demande d’assistance ou d’approbation. Cette disparition des écritures suggère que la confiance dans les ancêtres devint plus importante à la mesure de la montée d’indifférence face à Di. Ou bien les intentions étaient trop difficiles à cerner pour avoir recours à lui. Le fait que les temples dédiés aux rois de lignée directe dans leur titre aient le nom de Di montre la croyance croissante dans la majesté des ancêtres. 

Le roi shaman
La thèse d’un roi shaman a souvent été avancée. Les parentés des graphies signifiant roi 王 avec celles d’ossature voutée et chétif 尪 wāng et  de 狂 kuáng fou, furieux, sont des arguments avancés. Ces sens qualifient souvent l’aspect du shaman.

Traitement des morts
L’étude de 5 300 squelettes de Xiaotun a permis une estimation de leur mort à l’âge moyen de 34,5 ans. 
Le rite obligeait de transformer le nouveau mort en un ancêtre vivant. Ils étaient enterrés avec de nombreux objets. La tombe de la reine Hao 婦好 contenait 468 bronzes  d’une tonne et demie, 755 jades et 6 880 cauris. 44,8% des bronzes étaient des vases rituels, 28,6% des armes et 8,8% des instruments divers (musique, objet vase).

Ces enterrements attestent (1)   la croyance dans l’utilisation des objets après la vie par les personnes décédées, (2) la prépondérance émotionnelle que les parents exercent sur les descendants, (3) l’intensité du travail exigé pour le culte. Une véritable industrie existait pour la fabrique de ces objets.  

Accompagnement des morts et sacrifices humain
La préservation du statut des morts dans l’existence post-mortem était exprimée avec le sacrifice de membres de la famille, des élites ou d’autres subordonnés qui étaient enterrés dans la tombe du mort. 
La plupart des sacrifiés étaient des hommes entre 15 et 35 ans, il y avait peu d’enfants. En moyenne, on trouve cinq à dix sacrifiés par tombe. Les écritures divinatoires montrent que le peuple ennemi 羌 Qiang était souvent utilisé pour les sacrifices. 

L’État et la dynastie

Politique et territoire
Les Shang avaient une conception carré du monde, avec le centre nommé  中商 centre Shang. Autour du centre, la zone était divisée en quatre parties 四土 (sol) ; 土 indiquait les directions cardinales. Les prières pour les récoltes étaient adressées aux Forces des quatre régions 四方. 方 a de nombreuses significations sous les Shang : côté, frontière, pays ou région. Il désigne également une tribu ennemie. La graphie de 方 : .

Les inscriptions mentionnent de nombreuses lignées 族  que présidait le roi. La 族 fonctionnait comme une entité sociale et politique dont les membres étaient liés au roi par divers liens hiérarchiques dans la parenté, des avantages, des privilèges et des obligations.

La lignée royale
La lignée royale 王族 formait le cœur de la dynastie, gouvernée par le roi et ses fils. Ces derniers, adultes, en tant que prince 子,  avaient leur propre lignée .
Les titres de 多子 et 多子族  se réfèrent aux cousins du roi et à leurs lignées.

帝辛 Di Xin, le dernier roi Shang :

Les devins
Compte tenu de l’importance de la divination, ils avaient une position importante dans la société Shang. La moitié des 120 devins des inscriptions sont connus.

Officiers et chefs
Les officiers des champs 田, les pasteurs 牧, les gardes 微, les officiers des chiens 犬 s’occupent des diverses activés du roi. 
Les marquis 侯 et les comtes 伯 étaient chargés des territoires plus éloignés. Voir les articles sur les graphies de 侯 et 伯 ici.

Les épouses royales
Elles sont désignées à leur mort par le terme de 多母. Elles participent avec le devin aux préparations de la divination. Leur capacité à donner des naissances à des fils leur donnait plus de poids. La reine Hao 婦好 à un temple qui lui est consacré du nom de Mère Xin.

Agriculture
La région des Shang, Anyang dans le Henan, avait un climat plus humide et plus chaud qu’aujourd’hui, plus de 2° en moyenne. La population des divers pays et communautés sous la sphère d’influence Shang vivait dans des petites bourgades 邑 entourées de champs 田. Les fermes contrôlées par le roi étaient sous l’autorité de divers officiers, comme les 小臣. 
Le millet était prépondérant dans l’agriculture de l’époque. Les récoltes étaient à la merci de maladie et d’invasion. Les questions sur la récolte sont fréquentes dans les écritures divinatoires, voir l’article.

Ouverture de nouveaux territoires
A plusieurs reprises, les inscriptions attestent que les rois ordonnent d’ouvrir de nouveaux territoires et d’effectuer des drainages de champs aux officiers 多尹. Ces expéditions étaient quasi militaires et on mobilisait les 眾人, qui étaient des travailleurs.

Élevage
Les gouvernants avaient de larges groupes d’animaux, capturés durant les guerres ou les chasses ou élevés. Des officiers appelés les Duo Chiens 多犬  ( beaucoup chiens) et les Duo Chevaux多馬 sont mentionnés dans ce domaine. 

Tribut et service
La puissance de l’économie Shang dépendait des tributs offerts par les territoires subordonnés et les alliés. Divers pays envoyaient des êtres humains ( souvent des 羌  prisonniers ou offraient les services de leurs propres travailleurs (眾)). Le tribut le plus important était constitué par l’envoi de carapaces de tortues et d’omoplates de bœuf pour la divination.  Le montant des envois pouvait atteindre 1 000 pièces, mais en général, il était dans une fourchette de 100-150. La documentation disponible ne peut attester un véritable système de tribut. 

Travailleurs
Les travailleurs étaient désignés par la graphie 眾. L’interprétation a été souvent débattue. Certains spécialistes les assimilent à des esclaves, d’autres à des hommes libres, appartenant à des lignées Shang. 
Ils doivent être distingués des 人,qui était un terme neutre. On retrouve des 人 dans l’armée du roi. Mais la graphie a de nombreux emplois. Le roi peut l’utiliser pour se désigner ( Moi l’unique homme 余一人 par exemple). Il désigne également des ennemis, des prisonniers ou des hommes pour le sacrifice. Les 人, dans les mobilisations pour des guerres semblaient moins importants pour le roi, les pertes dépassent largement celles des 眾 . Les 射 archers et 馬l es  “officiers cheval ” étaient moins sollicités. 

Mobilisation et guerre
Les ateliers des Shang fabriquaient armements en bronze, lance, épées, pointes de flèches, bouclier, casque et pièces de char. Wu Ding menait lui-même ses forces militaires. Les troupes engagées comptaient entre 3 000 et 5 000 hommes, mais elles pouvaient atteindre les 10 000. 
戈 Arme courte, maniée d’une main sous les Shang :

Esclaves

Les termes esclaves ou hommes libres n’existent pas à l’époque Shang. En l’absence de concept légal de droits individuel, il est plus utile d’envisager la problématique sous l’angle de dépendance et de privilèges, plutôt qu’avec les idées d’esclave et d’homme libre. 

Bureaucratie 
Le processus de divination révèle l’existence d’une bureaucratie. Certains indices montrent l’existence d’un système d’archivage méticuleux des supports de divination. Les tablettes 典 pour le cycle des cinq sacrifices et les  册, documents cérémoniels, qui enregistraient les alliances et les mobilisations militaires, attestent le rôle des documents écrits dans l’administration. 

Politique et développements militaires
L’absence apparente de murs défensifs dans les villes Shang suggère que la dynastie Shang ne craignait pas les invasions extérieures.  La capitale Xiaotun avait des douves sur une partie et sur l’autre le fleuve Huan.
Sous le règne de Wu Ding, des attaques furent menées contre les Tufang et les Gongfang et de nombreuses batailles eurent lieu contre les Qiang. Les autres rois ont également mené des expéditions militaires contre des tribus voisines. La plus importante campagne de la dernière période des écritures est engagée contre les 人 Ren à l’est.

Héritage des Shang
Le système de gouvernement était basé sur une théocratie gouvernée par le chef de la lignée, le roi. Son autorité provenait de sa relation aux ancêtres et des liens socio-religieux d’une autorité patriarcale et des liens filiaux avec ses subordonnés directs. Le statut politique dépendait davantage des statuts au sein de la parenté que des titres. Le nombre de princes impliqués dans les activités du roi indique un manque de délégation administrative et la grande importance de l’attention personnelle du roi, qui agissait un peu comme le « grand chef » de la tribu.
L’enterrement des morts, accompagnés de subordonnés, et son rituel montre l’importance de la conservation des statuts et des obligations après la mort. 

Commentaire personnel à la suite de la lecture de l’article de Keightley :

Documentation limitée et interprétation

La documentation sur la dynastie Shang reste assez limitée. La tradition relayée par les chroniqueurs et philosophes chinois ne peut être suivie les yeux fermés. La relation des faits dépend en partie des conceptions de l’époque et du message à passer. Les discours prêtés à tel personnage Shang ne reflète certainement pas toute la réalité. Le Livre des documents 尚書 écrits sous les Zhou met dans les discours des Shang le terme de 天命 mandat du ciel, qui est un concept apparemment inexistant à l’époque. Il est arrivé plus tard sous les Zhou… pour justifier la guerre contre le dernier souverain Shang, qui aurait perdu le mandat du ciel.
L’autre pan de la documentation tient dans les inscriptions divinatoires, mais elles ne concernent que la dernière partie de la dynastie Shang et ne reflètent que les préoccupations de la cour royale et de son entourage ; nous ne savons pratiquement rien sur le reste de la société. Par ailleurs, comme le mentionne Keightley, les écritures sont beaucoup plus nombreuses sous la période de Wu Ding ; nous avons donc moins d’informations sur les périodes suivantes. Les considérations sur la période sont parfois le fruit d’interprétations et comme l’origine des graphies, nous ne pouvons pas toujours être sûr des constatations. A partir de l’époque Han, nous commençons à avoir une vue assez détaillée et large des différents niveaux de la société. Sous les Shang, la vision dépasse peu les rangs de l’élite.
Il est indispensable de s’aider des découvertes archéologiques des dernières décennies pour confirmer ou infirmer les conclusions actuelles qui n’ont pas toujours des bases très solides. Les tombes des Shang recèlent des trésors de connaissances qui demandent à être davantage exploités. 

Héritage

Le culte des ancêtres est certainement l’un des héritages qui a le plus marqué les millénaires qui ont suivi. Sans oublier qu’il a modelé une partie de la psychologie chinoise, où le respect des aînés reste important. 
L’écriture chinoise tire son origine de cette époque. Après un long processus de création et de développements mêlés de divers mouvements de simplifications et de diversifications, elle a trouvé une phase de stabilité à partir de l’époque Han. Le socle formé à cette dernière époque a permis une relative stabilité de près de 2 000 ans. 

L’article donne une bonne introduction à l’époque Shang. Les apports des découvertes non encore pleinement exploitées des dernières décennies sont indispensables pour corriger et affiner les connaissances actuelles.

9 novembre 2021