Les Zhou occidentaux et les premières fondations de la pensée chinoise

Je poursuis mon exploration de l’histoire de la Chine ancienne avec un article d’Edward L. Shaughnessy « Western Zhou History » dans « The Cambridge history of China », pages 292 à 351. L’auteur retrace le parcours de la dynastie des Zhou Occidentaux, de la victoire contre les Shang en 1045 au déménagement forcé de la capitale en -771, tout en dessinant la montée en puissance progressive des souverains locaux au fil des siècles. L’auteur montre également l’importance des fondations du mode de gouvernement, qui auront une portée importante tout au long de l’histoire chinoise, sans oublier le rôle du mandat céleste dans l’autorité royale. Cette époque correspond aussi à l’émergence de la pensée corrélative, qui retient les correspondances entre les phénomènes naturels et les faits et évenements de l’homme et non des relations de cause à effet. Cette vision du monde tranche avec la causalité chère au monde occidental.
J’ai fait une fiche de lecture de cet article, ci-dessous.
( Vous pourrez trouver ailleurs des dates légèrement différentes de quelques années pour certains événements. La datation n’est pas complètement avérée dans certains cas)

La dynastie des Zhou de l’Ouest (- 1045 à – 771) a servi de modèle dans les développements en matière gouvernementale, intellectuelle et sociale. La conquête des Zhou, avec la bataille de Muye contre les Shang en 1045 avant notre ère, qui, à l’époque a peut-être été vu comme le remplacement, par les armes, d’une dynastie par une autre, illustrera plus tard pour les Chinois, l’irrépressible volonté du Ciel de transférer son mandat d’une dynastie à une autre. 

Sources

Alors que les sources directes de la dynastie Shang provenaient principalement des inscriptions sur os et carapaces, celles pour les Zhou sont plus importantes.
Traditionnellement, le Livre des Documents, 尚書 ou  書經, le Shijing 詩經, le Yijing易經 ont été rédigés à cette époque. En fait, une partie de ces ouvrages, élevés au rang de Classique sous les Han, a été composée plus tard. Les Annales Historiques 史記 de l’historien des Han, Sima Qian 司馬遷, et les Annales de bambou, achevés en 298 Av. J.-C, relatent les principaux événements des anciennes dynasties.  
Les milliers d‘inscriptions sur bronze commémorent en général les hauts faits de personnages qui ont commandé la réalisation des bronzes. Elles rapportent notamment des nominations, des victoires à la guerre, des procès remportés, voir l’article sur les caractéristiques de ces écritures ici. 

La légende de Qi 棄

Le peuple Zhou fait remonter son origine à Jiang Yuan 姜嫄.  Selon le Shijing et les Annales historiques de Sima Qian, elle « vit les empreintes des pas d’un géant ; son cœur s’en réjouit et elle y prit plaisir ; elle voulut marcher sur ces traces ; quand elle marcha sur ces traces, son corps eut un frémissement comme celui d’une femme qui conçoit. Elle resta chez elle pendant toute la durée de la gestation, puis elle enfanta un fils » (Annales des Zhou, Sima Qian). Nommé 棄Qi, il devint l’ancêtre des Zhou, voir l’article sur graphie de son nom.

Les Zhou prennent le pouvoir, – 1045

Sous les Shang, les Zhou laissaient certainement planer une menace sur la royauté en place. Le dernier souverain Shang, Di Xin (1086-1045 Av. J.-C.) dans la vingtième année de son règne, emprisonna le roi Zhou, Chang, durant sept ans, avant de le libérer vers – 1059 pour lui ordonner d’aller combattre des tribus ennemies. Chang, pris par la suite le nom de Wen Wang 文王, nom que retiendra l’histoire.
Le roi des Zhou Wen 周文王 :

 

L’accord ne tint pas. Il lança des attaques contre les Shang. Sima Qian précise qu’en – 1045, il menait des troupes de 45 000 hommes et 300 chars, qui lui permirent de rentrer dans la capitale. Un poème du Shijing 詩經,大明  célèbre l’événement, avec une perspective venant des Zhou : 
« Les soldats des Yin et Chang réunis (dans leurs campements), étaient (nombreux et serrés) comme les arbres d’une forêt. Ils furent rangés en bataille dans le désert de Mou ie. Mais les nôtres seuls étaient pleins d’ardeur. (Ils dirent à Ou wang) : « Le souverain roi est avec vous ; n’hésitez pas (à engager le combat). »  Le désert de Mou ie était très vaste. Les chars en bois de t’ân étaient resplendissants ; leurs quatre chevaux noirs au ventre blanc étaient robustes. Le grand maître Chang fou, semblable à un aigle qui vole, aida Ou wang. Ce prince déchaînant l’ardeur de ses guerriers, défit la puissante armée des Shang. Le jour même du combat, l’empire fut entièrement purgé (des souillures accumulées par le tyran). »

Deux ans après la conquête, le roi Wen Wang mourut. Un triumvirat avec deux de ses fils lui succéda. Afin de controler ce grand territoire, le pouvoir se lança dans une colonisation vers l’Est avec l’envoi des membre de la famille royale sur deux axes stratégiques vers le Nord, le Fleuve jaune et les montagnes Taihang tout en établissant une place forte à Chengzhou 成周, sur le site de l’actuel Luoyang 洛陽.Ils mirent en place l’Etat de Jin 晉 dans le Shanxi actuel, de Ying 應 dans le centre du Henan, celui de Wei 衛 dans le nord du Henan, de Lu 魯 et Qi 齊 dans le Shandong, et de Yan 燕 plus au nord. Situés sur des routes stratégiques, aux axes des transport, ils étaient destinés à propsérer. En fait, après la chute des Zhou occidentaux, ils deviendront des Etats indépendants durant les périodes des Printemps et Automne et des Royaumes Combattants.

 

La fondation philosophique du gouvernement Zhou

Le rôle du ciel dans l’autorité royale. 
Après l’établissement de la nouvelle dynastie, l’enjeu était de trouver un mode pour durer. Les discours et les débats repris dans le Livre des documents 尚書 montrent l’introduction du concept de Mandat du Ciel 天命 confié à la dynastie. Le roi a la seule vertu de consulter les desseins du Ciel, qui est en quelque sorte son père : 
“ Il ne nous est pas permis de perdre de vue la dynastie des Xia ni celle des Shang. (A ne considérer que les décrets du ciel), je ne me permettrais pas de juger ni de dire que les Xia devaient avoir le mandat du ciel un si grand nombre d’années, ni qu’ils auraient dû le conserver plus longtemps. Je sais seulement que, par la négligence de leurs devoirs, ils ont accéléré la ruine de leur dynastie. (A ne considérer que les impénétrables décrets du ciel), je n’aurais pas la témérité de penser ni de dire que les In devaient avoir le mandat du ciel un si grand nombre d’années, ni qu’ils auraient dû le garder plus longtemps. Je sais seulement que, par la négligence de leurs devoirs, ils ont hâté la chute de leur dynastie. 
Prince, vous leur succédez, vous avez reçu leur mandat (le mandat que le ciel leur avait confié) ; car le mandat confié à notre dynastie n’est autre que celui qui avait été confié à ces deux dynasties impériales. En leur succédant, imitez ceux d’entre ces souverains qui ont bien mérité de l’empire ; surtout à présent que vous allez inaugurer (votre gouvernement dans la ville de Lo).  Livre des Documents, Chapitre XII, 7 et 8, traduction Couvreur disponible ici.

Expansion militaire

Expansions militaires dans le Nord et le Sud avec les roi Cheng, Kang et Zhao. 
Ce dernier perdit la vie au cours d’une bataille contre l’Etat de Chu en 957 Av. J.-C. La dynastie ne se remit jamais de cette perte militaire avec la destruction de l’armée royale.

Les réformes du milieu des Zhou occidentaux


Le règne du roi Mu (956-918 av. J.-C.), 100 ans après l’établissement de la dynastie, commença à connaître une dynamique naturelle qui annonçait la fragmentation future du gouvernement Zhou. Les États mis en place par les frères ou les oncles du roi Cheng avaient à leur tête des cousins éloignés, qui ne s’identifiaient moins avec leur origine. Pour gouverner, le roi pouvait moins compter sur les liens, il a dû créer une bureaucratie sans visage. Par ailleurs, trois générations s’étaient succédé depuis la victoire sur les populations soumises. Face à l’arme Zhou décimée, une nouvelle donne se met en place.
Les Annales de Bambou 竹書紀年 relatent une campagne contre un peuple du Nord-Est, les Xu Rong 徐戎dans la trentième année du règne, après l’attaque de la capitale Chengzhou. Une guerre contre les Yi de l’Est 東夷 est mentionnée sur des inscriptions en bronze. Ces événements suggèrent que les Zhou n’étaient plus en mesure de contrôler la partie est.La cour a dû passer par des réformes militaires suite à ces revers. 
Les bronzes à cette époque commémorent en majorité les nominations, comme celles d’officiers militaires, par exemple les 師 , qu’on peut traduire par capitaine. Ces inscriptions indiquent probablement une restructuration militaire et une plus importante professionalisation. Les nombreux témoignages de nomination sur bronze montrent sans doute une plus grande bureaucratisation du pouvoir royal. 
A la place du générique 侯, seigneur ou duc, les plus importants personnages vont être les trois Superviseurs 参有司 , le Superviseur du cheval  司馬, le Superviseur des terres 司土 et le Superviseurs des Travaux 司工. La cour avait l’intendant 宰 et le responsable de l’approvisionnement 膳夫  et celui des commandes royales 出納. La scribe de la cour 史 avait l’ubiquité, tout ce qui faisait à la cour était consigné , les investitures, les verdicts des procès,  les cartes. Cett e bureaucratie croissante suggère l’éloignement du roi de de son peuple. 

Le développement de la vision du monde des Zhou occidentaux dans la dernière période

Changements dans les rites
Les rites ont beaucoup changé à partir de la dernière période. Non seulement les vases employés ont connu des formes et des ornements nouveaux, mais ils sont devenus plus nombreux. Les éléments de l’époque Shang ont disparu au profit de nouveaux inconnus jusqu’alors. Une véritable révolution rituelle s’est déroulée, très élaborée à partir du milieu du IXè siècle. Les participants se trouvèrent plus éloignés des vases dans des rituels tenus par des spécialistes. Les cérémonies regroupaient désormais la parenté. 
Les premiers poèmes du Shijing montraient déjà une communauté aux liens proches, qui célébraient la victoire des Zhou : 
« Oh ! l’action du ciel est cachée et incessante ! Oh ! la vertu sans mélange de Wen wang ne brille-t-elle pas ? 
S’il a compassion de moi et m’obtient les faveurs du ciel, je les recevrai. (Pour les mériter) je m’efforcerai d’imiter mon aïeul Wen wang ; et mes descendants les plus éloignés s’appliqueront à faire de même. »
En milieu de période, avec le règne de Yih, en plein affaiblissement de l’autorité royale, la satire vit le jour dans le recueil.

Vers la pensée corrélative
Durant le milieu du IXe siècle vont apparaître des poèmes qui relèveront les manifestations de la nature qui assaillirent le pouvoir royal, en forme d’analogie : « La sécheresse est trop grande pour qu’il soit possible d’y mettre fin. Elle est accompagnée d’une chaleur excessive ; je n’ai plus d’endroit où je puisse me retirer. La mort est proche ; je ne sais plus où lever les yeux, où tourner la tête. Les mânes des anciens princes et des anciens ministres d’État m’ont tous délaissé. Comment mon père, ma mère, mes ancêtres ont-ils le cœur assez dur pour n’avoir pas compassion de moi ? (III. Ta ia, III. Tang 258. Chant IV. Iun Han)
Ce chant est un des premiers exemples d’une caractéristique de la pensée chinoise : la pensée corrélative. Ce type de poème appelé 興 sera plus fréquent durant les VIIIe et VIIe siècles. En général, ils sont axés sur un couplet, dont l’un évoque un événement dans le monde naturel et l’autre dans le monde des hommes.
Le chant suivant met en parallèle les oiseaux qui chantent ensemble pour évoquer l’homme qui ne peut vivre sans l’amitié d’un autre : 
« Le bruit des haches retentit en cadence dans la forêt. Les oiseaux chantent de concert. Du fond de la vallée ils vont sur la cime des grands arbres. Ils se répondent et s’appellent l’un l’autre. Voyez donc, un oiseau sait par son chant appeler un compagnon. Comment un homme ne rechercherait-il pas l’amitié d’un autre homme? (S’il le fait) les esprits l’exauceront ; il aura toujours la concorde et la tranquillité.  (II. Siao ia, I. Lou ming, Chant V 165. FA MOU )


Lorsque Confucius parle du Shijing et la connaissance des animaux, il rappelle qu’animaux et humains appartient au même ordre naturel, et que les signes de la nature permettent de mieux comprendre la société humaine : « Le Maître dit : — Mes enfants, pourquoi n’étudiez-vous pas le Cheu king ? Il nous sert à nous exciter à la pratique de la vertu, à nous examiner nous-mêmes. Il nous apprend à traiter convenablement avec les hommes, à nous indigner justement, à remplir nos devoirs envers nos parents et envers notre prince. Il nous fait connaître beaucoup d’oiseaux, de quadrupèdes et de plantes. » (Entretiens de Confucius, 17,9.)
Origines du ZhouYi.
La tradition fait remonter l’origine du Zhouyi, le Yijing, à l’époque des Zhou occidentaux. 

 

Il aurait été rédigé par Wen 1112 av. J.-C.- 1056 av. J.-C, le premier roi, lors de son emprisonnement et complété par Zhou Gong. Les comparaisons linguistiques entre le Yijing et le Shijing indiquent que le Zhouyi n’a pas pu avoir que sa forme actuelle avant la fin Zhou Occidentaux. De nombreux passages retrouvent la structure du Shijing avec une image du la nature et du monde humain. Shaughnessy prend l’exemple de l’hexagramme 61 :
Une grue se fait entendre dans l’ombre
Son joli timbre lui fait écho
J’ai un bien bel hanap
Toi et moi renversons-le
Avec prodigalité
(Traduction C. Javary, Yi jing, Le Livre des Changements)

Le déclin et la chute des Zhou Occidentaux

En 842 avant notre ère, le roi Li dut quitter la capitale et s’exiler en raison d’un soulèvement paysan ou, selon une autre interprétation, d’une conspiration. Deux de ses descendants prirent alors en charge la conduite des affaires.  A la suite du décès du souverain, Xuan monta sur le trône et une restauration sous son règne se déroula.
Son fils You prit le relais. Son règne (-781 à -771) commença sous de mauvais auspices.  Les sources rapportent qu’un tremblement de terre toucha la capitale, provoquant l’assèchement des trois fleuves voisins et l’effritement du Mont Qi. La même année, des éclipses de la lune et du soleil survinrent.  Un poème du Shijing décrit la scène :
« 1. A la conjonction du soleil et de la lune, le premier jour du dixième mois lunaire, jour qui était le vingt-huitième du cycle, le soleil a été éclipsé, ce qui est de très mauvais augure. La lune subit des éclipses, et le soleil aussi. À présent le sort des hommes ici-bas est bien à plaindre. 
2. Le soleil et la lune annoncent des malheurs ; ils s’écartent des principes qui doivent les diriger. C’est que l’empire est mal gouverné, et les hommes de bien exclus des charges. Que la lune soit éclipsée, ce n’est pas un grave désordre. Mais quand le soleil est éclipsé, (on doit se demander) quel malheur est sur le point d’arriver. 
3.  Il tonne, il éclaire, le ciel paraît tout embrasé ; il n’est ni tranquillité ni bonheur. Tous les cours d’eau bouillonnent et débordent ; les rochers les plus élevés tombent de la cime des montagnes. Les bords escarpés des montagnes et des fleuves sont remplacés par des vallées, et les vallées profondes par des collines. Hélas ! Pourquoi personne à présent ne réforme-t-il l’administration ?» (II. Siao ia, IV. K’i fou 193. CHANT IX. CHEU IUE TCHEU KIAO. )
Ce texte montre encore la présence de la pensée corrélative à l’époque. De tels phénomènes naturels préfigurent de grands malheurs dans la pensée de l’époque. Rappelons que le séisme très meurtrier de la ville de Tangshan, près de Pékin, en juillet 1976, avait précédé la mort du Grand Timonier, le 9 septembre 1976. Le Premier ministre Zhou Enlai avait déjà quitté le monde cette même année le 8 janvier. Des témoignages rapportent que ce tremblement de terre avait été considéré par une partie de la population comme de mauvais augure. 

L’attaque des Quan Rong 犬戎 et le déplacement de la capitale

Toutes les lumières n’ont pas été faites sur la fin de la dynastie. Les sources montrent que la tribu des Quan Rong a attaqué la capitale en -771 et tué le roi signant l’arrêt des Zhou Occidentaux. De nombreux seigneurs n’ont pas apporté leur aide à la cour. Cependant, deux royaumes, Jin et Qin, qui deviendront puissants, ont organisé l’évacuation de l’élite Zhou vers une capitale à l’Est. L’absence d’assistance de la plupart des seigneurs marque l’indépendance et annonce la puissance croissante des seigneurs locaux au fil du temps sous les Zhou Orientaux. 

Héritage des Zhou

Malgré des moments troubles, la dynastie des Zhou Occidentaux a pu rester 275 ans dans la même capitale et a pu établir les piliers du gouvernement, de l’expression poétique et une compréhension des changements du monde, qui allaient alimenter tous les discours intellectuels chinois. Certes, de nombreuses notions circulaient déjà sous les Xia et les Shang, les fondations de l’histoire chinoise s’y trouvent même si elles sont invisibles et souterraines. Cependant, les Zhou orientaux peuvent être considérés comme la pierre angulaire, le symbole visible de l’histoire chinoise, que la tradition chinoise ne cessera d’explorer par la suite.

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19 novembre 2021

Publié le Catégories Histoire

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