言 n’est pas 語 (2)

Un éminent lecteur m’a fait remarquer tout l’importance de bien faire la distinction entre 言 yán et 語 yǔ en chinois classique, voir un article sur le sujet. Hier, je lisais un ouvrage de Wang Ning. Elle consacre quelques pages sur ce point et apporte quelques précisions. Je retranscris mes notes ici.

言 spontané


Très tôt la différence apparaît, bien avant la période Qin-Han. Dans le 禮記, le lecteur voit bien les deux emplois : 言, parler (de manière spontanée) et 語, répondre, converser : 三 年 之喪而不 sān nián zhī sàng, yán ér bù yǔ. Durant le deuil de trois ans, on peut parler, mais on ne peut tenir une conversation. Couvreur traduit 言 par les choses nécessaires, c’est plus une interprétation, même si on reste dans l’esprit :  » Durant le deuil de trois ans, on peut dire les choses nécessaires, mais on ne tient pas de conversation ». 

語  réponse, dialogue


語 amène l’idée de dialoguer, de répondre à d’autres paroles. 語 verbe, dans la plupart des cas, signifie répondre ou répliquer. 子不怪,力,亂、神 Le Maître ne répondait pas aux questions sur les choses extraordinaires, les actes de violence, les troubles et les esprits ( Entretiens de Confucius, VII,2).
 Le sens de répondre est attesté par un autre passage des Entretiens où il est noté que Confucius ne désire pas s’entretenir sur ses sujets : 季路問事鬼神,子曰:未能事人,焉能事鬼。’‘敢問死。’曰:‘未知生,焉知死。XI,12 Ji Lu interrogea Confucius sur la manière d’honorer les esprits. Le Maître répondit : « Celui qui ne sait pas remplir ses devoirs envers les hommes, comment saura-t-il honorer les esprits ? » Tzeu lou reprit : « Permettez-moi de vous interroger sur la mort. » Le Maître répondit : « Celui qui ne sait pas ce qu’est la vie, comment saura-t-il ce qu’est la mort ? XI,12

言 prendre l’initiative de parler

Dans les deux passages suivants encore, il est clair que 言 exprime bien le fait de prendre la parole de sa propre initiative.  Confucius désire parler au Prince de Chu, il va le voir de sa propre initiative : 孔子下,欲與之言。趨而辟之,不得與之言 (XVIII,5) Confucius descendit pour lui parler, mais l’autre l’a rapidement évité si bien que Confucius n’a pas pu lui parler.

A son disciple Zi Gong, il affirme qu’il ne veut plus parler :子曰:予欲無言。子貢曰:子如不言,則小子何述焉?子曰:天何言哉?四時行焉,百物生焉,天何言哉 ?XVII.18. Le Maître dit : « Je voudrais ne plus parler. – Maître, dit Tzeu koung, si vous ne parlez pas, qu’aurions-nous, vos humbles disciples, à transmettre ? » Le Maître répondit : « Est-ce que le Ciel parle ? Les quatre saisons suivent leur cours ; tous les êtres croissent. Est-ce que le Ciel parle? »

言 interroger, réconforter

Il est intéressant de constater que par extension de sens 言 a gagné les significations de  詢問 interroger et 慰问 wèi wèn, réconforter, consoler.

語 s’opposer, correspondre

Quant à 語, ses extensions de sens ont donné les significations de s’opposer 對抗 et correspondre 對應.  Ce processus confirme une nouvelle fois la différence de sens de 言 avec une connotation de parler de sa propre initiative et de 語, qui parle en réponse à un autre.

Attention, ces extensions de sens de 語 et 言 ne sont pas très fréquentes, Wang Ning les prend en considération pour voir si elles confirment ou non l’analyse.

Le temps a rapproché les deux caractères pour pratiquement effacer les différences si bien qu’en chinois moderne les 言 et 語 ont des emplois pratiquement équivalents.

Source : 古漢語詞义搭问, 王寧

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