Grammaire chinoise et réalité

Apprendre le chinois, c’est aussi accepter d’oublier une partie de nos bagages et de changer de paradigme.  La grammaire chinoise est beaucoup plus légère, la phrase à 10 000 lieus des syntaxes indo-européennes. Les étudiants de Jean-François Billeter ont certainement eu la chance de commencer du bon pied, comme le montre un de ses ouvrages paru ce mois, Les gestes du chinois. 

Besoin de grammaire chinoise ?


Jusqu’au XIXe siècle, les Chinois n’ont jamais éprouvé le besoin d’avoir des manuels de grammaire chinoise. Les notions de mots vides et de mots pleins étaient discutées, mais ils n’ont pas composé des théories et des concepts qui auscultaient les ressorts de la phrase chinoise, comme en Occident. Le XIXè siècle est arrivé, la Chine a traversé de nombreux troubles. La confrontation avec l’Occident a provoqué un séisme intellectuel, avec de grandes interrogations sur les valeurs de la culture chinoise. La comparaison avec le progrès de la révolution industrielle occidentale a ébranlé la confiance. Les débats étaient animés pour remplacer les caractères chinois par des lettre latines. 

Occidentalo-centrisme

L’écrivain 曹文轩 pense que ses aînés ont fait preuve pendant plus d’un siècle d’occidentalo-centrisme 西方中心主义 en abandonnant tout la culture littéraire chinoise et ses procédés pour se mettre à l’école occidentale (« Romans, 小说门» (2003). Le professeur de littérature chinoise me confiait même qu’une infime partie d’intellectuels chinois connaissaient vraiment la littérature du pays.

Première en 1898

Quant à la grammaire, elle a connu son premier manuel de grammaire chinoise écrite par un Chinois en 1898. Auparavant, seuls les Occidentaux, principalement des missionnaires, s’étaient essayés à cet exercice. Ce premier auteur Ma Jianzhong, étudiant en France, (1844-1900) admet que le livre a été écrit en prenant pour modèle des grammaires occidentales. 

Langue différente, enseignement différent


Après quelques mois de chinois, on réalise très vite le fossé qui sépare la phrase chinoise avec les langues indoeuropéennes soumises à de multiples règles sophistiquées. Les temps, les modes, les genres, la conjugaison, par exemple, n’existent pas. On peut donc se poser la question : apprendre le chinois avec des grammaires inspirées de leur sœur occidentale, est-ce utile ?
Ce type de question arrive vite au fil de l’approfondissement de la langue. Jean-François Billeter, dès le début de son essai, évoque ce sujet, « Quand je suis arrivé à Pékin, j’ai été frappé par le contraste qu’il y avait entre la grammaire rigide qu’on enseignait aux étudiants étrangers et l’expression vive et rapide des Chinois lorsqu’ils parlaient entre eux. Quand il enseigna plus tard le chinois avec son épouse pékinoise, il a tenté une approche plus pragmatique en apprenant à ses étudiants à parler comme le font les Chinois. Il a repoussé la logique occidentale pour utiliser les ressorts de la langue chinoise, il montre la relation des mots entre eux et définit les cinq gestes qui engendrent la phrase : thème/propos, qualifiant/qualifié, verbe/objet, l’enchaînement et verbe composé. Avec des exemples très éloquents, il fait un exposé passionnant. Avec 高山 haute/montagne et 山高 La montagne est haute, il explique clairement ces relations entre les mots qui font le sens.


Un ouvrage à lire pour tous ceux qui s’intéressent à cette langue. Il permet de ne pas partir du mauvais pied aux débutants et de réviser sa vision à ceux qui ont avancé dans sa connaissance.

Quelques pages du livre de BiIleter ici

Articles connexes :

Quotidien, langue et grammaire en Chine

Quotidien, langue et grammaire en Chine (2)

12 février 2021

Laisser un commentaire