Pourquoi les Indiens réussissent mieux que les Chinois à l’étranger?

L’étranger, ou plutôt le monde occidental a longtemps suscité la fascination en Chine; une expression en quatre caractères d’ailleurs décrit ce phénomène,崇洋媚外, chóngyáng mèiwài, admiration aveugle pour l’étranger. Avec la chanson de l’époque actuelle et le thème de la Grande renaissance 大复兴, la cote étrangère recule (voir l’article). Néanmoins, dans la population, le numéro un mondial (plus pour longtemps pensent certains) reste très observé. Les Etats-Unis sont encore l’aune de la réussite malgré tous les récents troubles. L’accession très probable de Biden à la Maison Blanche (Trump n’a pas encore épuisé toutes ses voies de recours) met en lumière la future vice-présidente et potentielle présidente, Kamala Harris, dont le père est d’origine jamaïcaine et la mère indienne. Des articles chinois se posent la question : Pourquoi la communauté indienne à l’étranger réussit mieux que la diaspora chinoise? Un ancien consul chinois avait déjà évoqué le sujet, voir l’article. Le Bureau d’études Tigger Trend se penche sur le sujet. Il est intéressant de voir comment un auteur chinois considère ce phénomène, j’ai donc résumé les parties intéressantes de son texte.

Politique

Jusqu’à présent, les États-Unis ont eu deux gouverneurs d’origine indienne, Bobby Jindal a été élu en Louisiane en 2008 et Nikki Haley en Caroline du Sud en 2010. Ces deux États ne sont pas faciles. Situés dans le Sud, ils ont été très marqués par le racisme. Haley deviendra par la suite, représentante des États-Unis aux Nations unies. La Caroline du Sud et la Louisiane n’enregistrent pas une forte concentration d’Indiens, il faut donc beaucoup de compétences pour être élu gouverneur.
Le niveau fédéral comptait des fonctionnaires d’origine indienne pendant les années Obama. Le plus important de ces postes était celui d’ Atul Gawande, excellent chirurgien, devenu conseiller du président en matière de politique de santé. Il a joué un rôle clé dans la création du projet de loi sur les soins de santé du mandat d’Obama.
L’administration Trump a promu un grand nombre de républicains d’origine indienne, un groupe ethnique qui a acquis un pouvoir et un statut politique sans précédent. Manisha Singh, secrétaire d’État adjointe, est née en Inde. On compte également Ajit Varadaraj Pai, le  président de la Commission fédérale des communications, Neil Chatterjee, président de la Commission fédérale de réglementation de l’énergie.
Il est intéressant de noter que la directrice du Trump’s Center for Medicare and Medicaid Services, Seema Verma était chargée d’abroger l’Obamacare et d’établir une nouvelle politique de soins de santé. Ce sont donc les Indiens qui ont établi le projet de loi Obamacare, et ce sont les Indiens qui l’ont abrogé. Les médias indiens estiment que Biden devraient avoir vingt personnes dans son administration à des postes élevés. Seema Nanda est l’actuelle responsable du Parti démocrate
Quant à la communauté d’origine chinoise, ils ne sont pas nombreux : pour les plus importants Elaine Lan Chao (de Taïwan) a occupé le poste de secrétaire au Travail sous Bush fils et le fameux Locke était ambassadeur à Pékin sous Obama.
(Le bureau de recherche élude la présence de 余茂春, Miles Yu, défenseur des droits de l’homme, devenu conseiller de Pompeo. Sujet sensible !)

Lors des élections, Biden a reçu un soutien probable de 65 % de la communauté indienne. Quand on regarde ailleurs, on voit des visages indiens non seulement aux États-Unis, mais aussi dans les pays occidentaux. L’ancien premier ministre irlandais Varadkar est à moitié indien, le ministre canadien de la défense Harjit Sajjan a une origine indienne aussi.
La Grande-Bretagne compte le plus grand nombre de hauts fonctionnaires d’origine indienne. Ils occupent trois postes dans le cabinet de Johnson : le Chancelier de l’Échiquier, le Secrétaire d’Etat à l’Intérieur et le Secrétaire d’État aux affaires et aux Industries énergétiques.Le colonialisme britanniques a dirigé l’Inde pendant plus de trois siècles. Qui aurait pensé qu’un jour ce serait le tour des Indiens de diriger la Grande-Bretagne?

Avantage diplôme

Aux Etats-Unis, les Chinois ont de l’argent mais pas de pouvoir, ils ne posent pas de questions sur les affaires de l’État ; les Indiens ont des ambitions politiques et un poids financier, la dynamique de développement est très forte.
« Nous, les Chinois, sommes connus pour travailler dur et nous enrichir, mais les Indiens travaillent plus dur. Selon les statistiques du Bureau américain du recensement de 2014, le revenu annuel moyen des ménages indiens est de 91 195 dollars, ce qui place les Indiens au premier rang de tous les groupes ethniques du pays, et les Chinois au second rang avec 84 300 dollars.
Nous, les Chinois, sommes bons dans les examens pour l’université, mais les Indiens sont meilleurs. Près de 64 % de ces derniers – adultes – sont titulaires d’une licence ou d’un diplôme supérieur, contre 55 % pour les Chinois aux Etats-Unis.
La course dans le domaine de l’éducation en Inde est similaire à celle des Chinois, où les parents exigent que leur enfant soit numéro un. Les Chinois et les Indiens ont beaucoup en commun : ils cherchent à progresser, ils ne dépendent pas de l’aide sociale de l’État et ils étudient beaucoup, surtout dans les matières pratiques. Les médecins sont l’une des professions les mieux rémunérées et les plus difficiles, et un médecin sur dix aux États-Unis est indien. Dans le domaine de la haute technologie, les immigrants indiens sont encore plus impressionnants, un tiers des ingénieurs de la Silicon Valley est originaire d’Inde.

Le problème

Les Chinois aiment étudier et travailler dur tout autant que les Indiens, alors pourquoi sont-ils toujours des outsiders ?
Dans la société américaine de classe moyenne, le diplôme universitaire est important, mais ce n’est pas le seul facteur. Les caractéristiques typiques de l’élite protestante blanche aux États-Unis sont : un esprit d’entreprise, de l’éloquence, de l’enthousiasme, de l’ouverture d’esprit, une excellente aptitude sportive et la capacité de traiter tous les aspects des relations sociales. 
Nous avons probablement tous entendu les phrases « Ne jouez pas avec ceux qui n’étudient pas bien » ou « Ne partez pas en vacances, restez à la maison et faites vos devoirs » lorsque nous étions enfants. Pendant l’adolescence, lorsqu’ils ont le plus besoin de jouer et d’être en contact avec leurs pairs, les étudiants chinois s’ennuient, lorsqu’ils arrivent au travail, ils n’ont pas les compétences sociales nécessaires pour le travail et ne peuvent pas communiquer avec leurs clients et leurs collègues.
On attend des enfants indiens qu’ils étudient aussi, mais leur vie sociale n’est pas délaissée. Les Indiens dans les entreprises américaines ont toujours été plus proactifs que les Chinois, et les Indiens ont réussi dans d’autres industries que celle de la Silicon Valley IT. Indraa Nooyi est devenu PDG de Pepsi,  Punit Renjen CEO de Deloitte, l’Indo-Indien  et Ajaypal Singh Banga, PDG de Master Card International. Ces industries exigent une combinaison de compétences, et pas seulement de bonnes notes en sciences.  Les parents chinois se concentrent uniquement sur l’enseignement des livres, ce qui ne favorise pas le développement futur des enfants. Les chinois s’engagent rarement dans la politique. Les hommes politiques américains n’atteignent pas les plus hauts postes grâce à des examens. Ils descendent dans la rue pour solliciter des votes, gagner la confiance des électeurs, trouver des alliés, ces capacités ne sont pas enseignées dans les manuels. Ajoutez à cela la tradition chinoise d’être introverti, de ne pas montrer son visage et d’étouffer sa participation politique derrière des portes closes. Les Indiens se sont engagés activement dans la politique pour lutter pour les droits et les intérêts de leur propre groupe ethnique, ce qui a été bénéfique. Les Chinois ont immigré aux États-Unis depuis la fin de la dynastie Qing. La situation est toujours difficile, notamment parce qu’il n’y a pas d’appui politique.

Lorsque les États-Unis ont ajusté leur politique raciale, il était difficile pour les Chinois de se protéger. Les Indiens vont également profiter de la situation pour faire trébucher les Chinois. Kamala Harris a fait pression en faveur du S386 lors de son séjour en Californie en 2009, un projet de loi surnommé « New Chinese Exclusion Act », qui, à première vue, est équitable et prévoit la distribution de cartes vertes selon le principe du premier arrivé, premier servi. En pratique, elle favorise les Indiens, qui sont le premier groupe ethnique à demander une carte verte. Si les quotas de nationalité étaient la règle, il serait beaucoup plus facile pour les Chinois d’obtenir une carte verte.
À une époque où le conflit sino-américain s’aggrave, il est peu probable qu’une personne avec des racines indiennes devenant vice-président des États-Unis soit une bénédiction pour les Chinois, chez eux comme à l’étranger. Harris a ouvertement critiqué la Chine à diverses occasions, l’attaquant sur des questions telles que Hong Kong lorsqu’elle était sénateur. Si quelque chose arrive à Biden et que Harris prend la présidence, il y aura encore moins de retour en arrière entre la Chine et les États-Unis.

En fait, il serait bénéfique pour la Chine qu’il y ait plus de Chinois aux États-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, les États-Unis ont tardé à déclarer la guerre à l’Allemagne en raison du grand nombre d’immigrants allemands et italiens en Amérique du Nord. À l’époque, le premier groupe ethnique le plus important aux États-Unis était les Anglo-Saxons blancs, le deuxième était les Allemands, et les grands villages du Midwest ont été colonisés par des Allemands, sans signes ni panneaux d’affichage en anglais, seulement en allemand. Craignant de perdre le vote allemand et de susciter l’opposition de la communauté allemande, le président Wilson n’est pas entré en guerre tout de suite.
En 1990, la population d’origine chinoise aux États-Unis atteignait 1,6 million d’habitants, puis 2,4 millions en 2000 et environ 5 millions en 2020. Les statistiques montrent qu’elle est une des minorités ethniques avec la croissance la plus rapide aux États-Unis. Au fil du temps, à mesure que le pourcentage de Chinois américains augmente et que la participation électorale s’accroît, la voix des Chinois américains pourrait se faire entendre plus souvent, ce qui aurait des répercussions sur les relations entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, les positions et les préférenes des Chinois américains aux États-Unis n’ont jamais été aussi importantes pour leur pays d’origine 母国.

Trigger Trend oublie de mentionner que la maîtrise de l’anglais des étudiants indiens est un outil dans l’intégration. Il est peut-être difficile de reconnaître les bienfaits de la colonisation, qui d’ailleurs ne se limitent pas à la diffusion de la langue de la mondialisation ? Est-ce le manque d’engagement politique des Chinois aux Etats-Unis qui expliquerait la différence de réussite entre les deux communautés ? On peut se demander pourquoi ils ne s’engagent pas sur ce terrain. Regardons ce qui se passe en Chine, on ne cultive pas l’engagement et le combat politiques. On laisse le gouvernement « gérer »! Il aurait été pertinent de montrer les différences de système politique des deux pays, qui influencent les comportements et les destinées. Mais, les sujets sont délicats à manier en Chine.
L’auteur développe un autre argument : une éducation qui ne favorise pas la culture de la vie sociale. Il faut sans doute creuser également dans cette direction pour comprendre les raisons.
Il rappelle qu’en 2015, la nomination de Sunder Pichai, d’origine indienne, à la fonction de PDG de Google, avait frappé les esprits. En Chine, on préfère développer son propre Google, Baidu, qui s’est largement « inspiré » de Google. A méditer !

Source :

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20 novembre 2020

4 réflexions sur « Pourquoi les Indiens réussissent mieux que les Chinois à l’étranger? »

  1. Comment envisager les conséquences du brexit sur la diaspora indienne en Europe ? La Chine a moins à craindre de ce côté-là. Pour renforcer leur position en Europe les Chinois devraient se mettre au Russe et à l’Allemand. Ce sont deux langues qui jouent à peu près le même rôle dans tout l’est de l’Europe, et en partie le nord de l’Europe, un peu à l’image de l’Anglais dans le reste du monde….

    1. Je ne suis pas vraiment calé pour répondre à la question du Brexit même si je passe pas mal de temps à Londres.
      La génération chinoise qui parlait bien russe commence à se faire vieille. Il faudrait interroger les facultés de langue en Chine pour savoir si les lignes bougent.

      1. D’après mes connaissances et mon expérience :
        1. Certains Chinois se sentent plus Américains que Chinois et pensent que Trump est bon pour les E-U.
        2. L’effet, j’ai été un bon immigré et je veux qu’on protège le pays de la « mauvaise  » immigration.
        3. New York est devenu en quelque sorte le centre de l’opposition chinoise à l’étranger avec divers médias chinois. Notamment Ming Jing News, on apprend beaucoup plus sur la politique chinoise avec ce genre de médias qu’avec tout autre média. Voir l’excellent ouvrage sur l’affaire Bo Xilai, traduit en français, http://www.chinese-shortstories.com/Recensions_Ho_Pin_Huang_Wenguang_Slatkine_2017.htm. Ces médias ont un grande influence sur une partie des Chinois vivant à l’étranger. Certains découvrent leur pays en les écoutant et peuvent devenir anti gouvernement chinois
        4. Certains sont tout simplement anti-communistes.
        J’ai parlé des déchirements au sein d’une famille sur les deux pays : https://forbiddencitynews.com/fr/2020/06/16/la-rencontre-des-cultures-opposition-ou-ecoute/

        Je ne suis pas un expert du sujet, mais c’est ce que je vois.

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