Les quatre défis de la Chine?

La Chine s’apprête à négocier un tournant. Le nouveau décollage de l’économie numérique et le bouleversement des relations internationales l’incitent à revoir ses prévisions et son orientation.  Le directeur de l’Institut de développement de l’Université de Pékin, Yao Yang, fait le point sur les défis à relever dans les prochaines années : le vieillissement de la population, l’environnement, le système financier et la réforme du système, ainsi que le rôle à jouer sur la scène internationale.

Résumé de la conférence de Yao Yang du 20 octobre 2020 :

Sur le plan démographique, le pays est confronté à une très forte tendance, le vieillissement de la population, une tendance qui, je le crains, dépassera notre imagination. Sur le front du développement durable, deux objectifs concrets ont été fixés lors de l’Assemblée générale des Nations Unies. Tout le modèle de croissance de notre pays va changer radicalement à l’avenir. Le premier objectif ambitieux est de faire en sorte que les émissions de dioxyde de carbone de la Chine atteignent leur maximum d’ici 2030. Actuellement, les émissions de carbone de la Chine continuent d’augmenter et le charbon représente toujours 60 à 70 % de toute l’énergie en Chine. La question de savoir si nous pouvons atteindre un pic d’émissions et ensuite commencer à diminuer au cours de la prochaine décennie est un grand challenge. Le deuxième objectif difficile est de viser la neutralité carbone d’ici 2060. 
De plus, nous n’avons pas achevé la réforme des entreprises publiques et du secteur financier, et nous avons besoin de meilleures structures d’entreprise et financières pour la prochaine étape de la croissance économique. Tels sont les défis que nous devons relever.
Notre groupe de réflexion de l’lnstitut de de recherche de l’Université de Pékin et le think tank américain, la Brookings Institution, avons rédigé ensemble un rapport intitulé « Chine 2049 », fruit de deux ans de collaboration.
Nous pensons que les défis des trente prochaines années proviendront en grande partie des changements du contexte international. Cet échange universitaire entre nous et la Brookings Institution prouve également que, malgré la détérioration des relations entre la Chine et les États-Unis, la coopération entre les deux pays n’a pas cessé. Le fait que deux think tanks très prestigieux en Chine et aux États-Unis soient encore capables de se réunir maintenant et de faire des recherches sur la vision de la Chine est significatif en soi.

Les vieux en chine

1949-1979


Dans ce projet de recherche stratégiquement tourné vers l’avenir, nous commençons par passer en revue sept décennies de croissance et, à partir de cette base, nous envisageons les défis qui se poseront au cours des trois prochaines décennies.
Les soixante-dix dernières années peuvent essentiellement être divisées en deux parties, les trois premières décennies et les quatre dernières. Il est pertinent pour notre compréhension de l’histoire de la nouvelle Chine de faire le point sur l’expérience de rattrapage d’un pays en développement et de savoir comment nous allons passer à l’étape suivante. Notre étude suggère que les deux parties doivent être considérées comme un ensemble, plutôt que deux morceaux séparés. Les trois premières décennies ont préparé le terrain pour le décollage économique. Nous avons fait beaucoup d’erreurs, mais des bases ont été lancées. Sur le plan économique, au moins deux réalisations ont joué un rôle crucial dans le décollage économique des quatre décennies suivantes.
D’une part, une base industrielle solide a été mise en place. Pour prendre un exemple simple, environ 80 % du tonnage mondial dans la construction navale est aujourd’hui construit en Chine, et nos géants de 10 000 tonnes ont été lancés dans les années 1960. Sans des fondations de l’époque, nous ne serions pas dans la position que nous occupons aujourd’hui dans l’industrie mondiale de la construction navale.  D’autre part, la première période a également obtenu des résultats relativement bons en termes d’indice de développement humain. Si nous comparons avec l’Inde, nous pouvons voir plus clairement les accomplissements . Par exemple, notre espérance de vie avait atteint 66 ans en 1978, et l’Inde avait environ 10 ans de retard sur nous. Notre taux d’alphabétisation approchait de 70 % en 1978, 20 points au-dessus de l’Inde. Tous ces éléments ont eu un impact positif sur notre décollage économique au cours des quatre dernières décennies.

Mao cite interdite tain an men

Quarante ans de réforme et d’ouverture : l’application souple de la théorie néoclassique de la croissance

Quel est le succès de ces quarante dernières années ?
L’épargne, un pays ne peut pas se développer sans épargne et sans investissement.
L’augmentation du niveau des ressources humaines, comprenant la quantité et la qualité de la main-d’œuvre.
Le troisième est la progression du niveau de la technologie.
Beaucoup de gens disent que notre économie s’est développée sans progrès technologique, principalement par l’accumulation de capital et l’augmentation de l’offre de travail. C’est faux, car les données montrent que la contribution du progrès technologique (dans ce cas, l’amélioration de l’efficacité de la productivité totale des facteurs qui subsiste après l’élimination de la croissance du travail et du capital) à l’économie chinoise au cours des quatre dernières décennies a été d’environ 40 %, ce qui est déjà au niveau des pays développés.
À cet égard, on pourrait attribuer la croissance rapide de la Chine au cours des quatre dernières décennies à une application plus judicieuse des directives de politique économique préconisés par l’économie néoclassique mais Chine 2049 ne traite pas de l’économie politique.
Les trente prochaines années verront l’apogée de la Chine dans son cycle de renaissance

Quatre défis de taille

Les défis auxquels nous serons confrontés au cours des trois prochaines décennies sont redoutables.
1. Le système social pourra-t-il soutenir/financer le vieillissement de centaines de millions de personnes? Tel est le problème majeur que soulève le vieillissement de la population. La période du « baby boom » de 1962 à 1976, au cours de laquelle environ 300 à 400 millions de personnes sont nées, posera des défis sans précédent au pays à mesure qu’elles vieilliront. Le rapport Chine 2049 note que cette difficulté ne se situe pas principalement du côté de l’offre de la main-d’œuvre, car celle-ci sera probablement remplacée par l’intelligence artificielle et l’automatisation ; elle ne se trouve pas non plus du côté de la demande, car le niveau d’urbanisation de la Chine est encore relativement faible, et l’augmentation du niveau d’urbanisation peut compenser dans une certaine mesure le déclin de la consommation causé par le vieillissement.
2. Est-ce que la restructuration industrielle peut contribuer aux objectifs ambitieux de réduction des émissions et de développement durable ?
Dans les 5 à 10 prochaines années, l’orientation du développement économique de la Chine subira des changements significatifs, de nombreuses industries peuvent disparaître.
3. Les entreprises d’État et la réforme financière ont un long chemin à parcourir. L’écart est encore plus grand dans le secteur financier, où les réformes sont les plus grandes à faire. Les mesures prises après 2010 n’ont pas été assez efficaces, notamment dans le shadow banking de sorte qu’un nouveau cycle de « désendettement » a été lancé ces deux dernières années. Peut-on donc trouver un nouvel équilibre réglementaire après le « désendettement » ? Comment pouvons-nous maintenir la viabilité des finances sans créer de risques similaires à ceux de 2010-2017 ?
4 . Faire la différence dans l’environnement international et l’évolution des rôles. Dans le passé, la stratégie consistait à attendre notre heure, mais maintenant que le poids de notre pays est devenue si important qu’ « il est difficile pour un éléphant de se cacher derrière un arbre », nous n’avons plus la place d’attendre notre heure. L’environnement a complètement changé et la communauté internationale a depuis longtemps cessé de permettre à la Chine de continuer à attendre son heure. Nous devons donc nous concentrer sur l’amélioration de la situation. La clé de la prochaine étape est de savoir comment faire la différence, en particulier dans un environnement international en rapide évolution.
Dans l’arène internationale de l’avenir, le défi de passer du statut d’adepte à celui de législateur est énorme et implique de nombreux changements, même sur le plan philosophique. Personnellement, je ne pense pas que notre pays soit tout à fait prêt pour cela.
Cela signifie également que je crains que le plus grand défi des 30 prochaines années provienne de l’incertitude de l’environnement international, et dans un environnement international très incertain, quelle position la Chine devrait-elle adopter pour participer à la reconstruction de l’environnement international ? Après la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis et les nombreuses frictions et changements survenus ces dernières années, associés au « retrait » massif des États-Unis, la Chine a objectivement eu l’occasion de participer à la formulation et au maintien du nouvel ordre international, mais en même temps, elle a également mis à l’épreuve notre détermination et notre sagesse à nous intégrer ouvertement aux différents pays du monde.  « 



Yao inscrit la Chine dans un cycle de renaissance d’une centaine d’années : la période 1949-1979 a posé les bases sur lesquelles a pu se développer le pays durant les quatre décennies suivantes de l’ère des réformes et de l’ouvertures. Les trois décennies 2020-2050 verront l’apogée de la Chine du cycle de renaissance, non seulement sur la période de cent ans, mais aussi sur un millénaire. On pourrait sourire face à une telle confiance. Certains qualifieraient ce discours de propagande, mais il faut bien reconnaître que les accomplissements et les résultats obtenus des 70 dernières années sont éloquents. L’avenir n’es pas un long fleuve tranquille, puisqu’il décrit quatre défis de taille, le vieillissement de la population, l’alignement de l’industrie aux objectifs de développement durable, la réforme des entreprises publiques et du système financier, l’ajustement de la place de la Chine dans le nouvel ordre international.
Ce discours d’un chercheur est à classé dans les chansons qu’on doit chanter officiellement. Quand on parle de la protection sociale et du vieillissement, il aurait été pertinent aussi de soulever la différence entre les système de protection entre les villes et les campagnes, les fonctionnaires et le privé.
Yao proclame que l’épargne est une force de la Chine. Elle montre aussi la faiblesse. En effet, l’épargne très élevée (plus de 30%) est en grande partie effectuée pour combler le manque de protection sociale complète d’une partie de la population. Paradoxe d’un gouvernement qui se dit socialiste!
Les inégalités qui ne fléchissent pas ne sont pas abordées.
Les problèmes structurels de l’économie, alimentés pendant longtemps par les investissements et l’endettement doivent trouver une solution. La consommation reste encore à la traîne.
Malgré toutes ces difficultés, on peut compter sur le dynamisme de la population, de son économie et du gouvernement. Cet été, en Chine, on ne pensait pas aux vacances ( si on pouvait prendre des vacances avec le facteur virus, comme en France). On se demandait comment mettre les bouchées doubles pour combler le retard de début d’année! Un autre monde.

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Sources: 姚洋:中国走向世界经济强国的四个严峻挑战


8 novembre 2020

Publié le Catégories Economie

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