Un arbre et un oeil

Ces derniers mois, je creuse dans le sillon des caractères chinois pour tenter de comprendre leur logique et leur histoire. Le voyage est passionnant, je passe de vieux textes classiques à des essais ou cours modernes de Taïwan ou de Chine. Parfois, je me rends compte que la réalité des caractères, ce qu’ils nous disent et nous montrent, ne correspond pas à ce que j’ai pu apprendre durant mes premières années de chinois. Quand j’ai le temps, je fais un saut dans les manuels des missionnaires étrangers qui ont, les premiers, en français, disserter sur les caractères chinois. Je me suis replongé dans « Caractères chinois, Étymologie, Graphies, Lexiques » par le P. Léon Wieger S.J paru en 1916, que j’avais abondamment consulté dans les années 80.

Dans un premier temps, j’ai recherché ce que disait la tradition chinoise et les auteurs modernes taïwanais et chinois sur le caractère 相, xiāng, examiner, voir de ses propres yeux, l’un l’autre, visage.

相 caractère chinois Xiang l'un l'autre

Tradition chinoise et 相

木 arbre + 目 œil = 相. Les hommes examinaient la nature pour savoir quels végétaux pouvaient être de la nourriture, un médicament, un poison, comment on pouvait utiliser certains pour faire des meubles, d’où le sens d’examiner. Il fallait aussi comparer aller d’un végétal à l’autre, d’où l’idée de l’un l’autre et par extension mutuel.

Kyril Ryjik

Kyril Ryjik dans l’Idiot chinois s’inscrit dans cette ligne en citant deux érudits, Dai Tong (XIIIe siècle) et Xu Shen (IIe siècle), auteur de l’incontournable Shuowenjiezi 说文解字 : «  C’est cette nécessite de regarder avec attention pour évaluer la matière  du bois que souligne la citation que Xu Shen attribue au Yijing : [Les qualités de] ce que l’on peut  observer sur le sol, on ne peut pas les observer sur l’arbre [= on ne peut voir ce qu’est le bois]*.C’est l’adéquation du matériau examiné [xiang] à la finalité du travail de l’artisan qui induit le sens de réciprocité [xiang]. » ( Tome 2, page 469, édition de 2014).

Le jésuite Wieger et 相

Revenons à Wieger, à ses leçons étymologiques, la partie œil (page 323 de l’édition de 1962). Avec 相, il fait part de ses conclusions, éloignées des remarques précédentes : « L’idée primitive doit avoir été, 目 épier de derrière un 木 arbre ; ou bien, ouvrir  l’œil sous 木 bois, pour n’être pas surpris par un ennemi ou un fauve ; 从木。从目。会意字. Le sens abstrait de réciprocité, qui donne à ce caractère  un usage si étendu, viendrait d’une espèce de jeu de mots, les deux éléments 木 et 目 se prononçant tous deux mou. »
On n’est pas obligé de croire à l’interprétation étymologique de Wieger. Au moins, il donne un procédé mnémotechnique pour se rappeler la construction de 相.

Wieger a nourri parfois des interprétations assez personnelles ou très catholiques sur la pensée et la culture chinoise, néanmoins je le lis pour comprendre son influence et celle des Jésuites. Son ouvrage sur les caractères est consultable et téléchargeable sur le site de la BNF ici.

* La citation de Xu Shen : » 地可觀者,莫可觀於木 » et la traduction de Ryjik :
 [Les qualités de] ce que l’on peut  observer sur le sol, on ne peut pas les observer sur l’arbre [= on ne peut voir ce qu’est le bois].

Continuez votre voyage dans les caractères :

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Clé enfant 子

Clé flèche 矢

Clé maladie 疒

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Thème 青

4 septembre 2020

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