Quotidien, langue et grammaire en Chine (2)

Dans l’enquête sur l’influence de la langue sur la psychologie et la pensée chinoises, il est utile de rappeler les différences d’apprentissage entre les langues européennes et le chinois.

Apprendre à dessiner

Un enfant chinois apprendra dès le cours préparatoire à écrire, et même à dessiner des caractères. Il tracera des traits, apprendra à réfléchir différemment. Ma fille, qui a suivi la première partie de sa scolarité dans une école chinoise d’un hutong pékinois passait plus de temps à écrire et réécrire des caractères pour les mémoriser qu’à assimiler des notions grammaticales. Le développement de son esprit était sollicité différemment qu’à l’école française. Pour arbre 木, elle « apprenait » une idée, une image qui fait penser à un arbre. Quand elle rencontrait deux arbres  林, elle avait un bois, trois arbres  森, une forêt. La même chose avec le caractère homme 人. Avec deux hommes 从, elle faisait vite l’association d’idées avec la signification suivre, et avec trois hommes 众 avec le sens de foule.

Cerveau gauche, cerveau droit

 
Cyrille Javary, dans son ouvrage « 100 mots pour comprendre les Chinois » montre bien la différence dans les deux apprentissages avec le mot vivre. « Pour le lire, notre cerveau a été amené à réaliser une série d’opération dont l’habitude nous a fait oublier qu’il s’agit d’un processus d’abord arithmétique. Pour lire VIVRE, avant de percevoir la signification du mot, nous avons dû réaliser toute une série d’additions littérales : V + I = VI, puis V+ R+ E = VRE, et finalement VI + VRE = vivre. Ce processus mental est effectué par notre cerveau gauche, celui qui est habile aux démarches arithmétiques… Pour lire un idéogramme, le cerveau gauche est inopérant, simplement parce qu’on ne peut pas épeler un idéogramme. Même si il est composé de plusieurs éléments ayant individuellement une signification en propre, son sens ne résulte pas de leur addition, mais du saut qualitatif produit par leur association. Sa lecture met en jeu l’hémisphère droit. »

Logique et analyse

Différence également dans l’étude de la grammaire, ma fille ne se rappelle pas durant ces cinq ans avoir étudié la grammaire, signe que les cours sur le sujet ne devaient pas être très importants. Un enfant européen devra circuler dans le labyrinthe des temps, des modes, des accords, des subordonnées, des concordances de temps. L’analyse de la grammaire et de l’orthographe le forment à appréhender et analyser le monde d’une autre façon avec une autre logique. Rappelons que les Chinois n’ont pas éprouvé le besoin d’avoir une véritable grammaire avant 1889. Depuis, la grammaire chinoise s’est davantage conceptualisée et on l’enseigne de manière plus systématique avec les grandes notions qui nous sont familières, mais la relative simplicité de la grammaire chinoise n’impose pas des règles sophistiquées ( voir l’article).

Chinois et grec

On peut donc noter que le cerveau est sollicité différemment dans l’apprentissage des caractères chinois et que l’étude d’une langue européenne suscite un travail d’analyse et de logique différent et plus conséquent. Peut-on relier cette constatation avec les destins différents de la science de la logique dans le monde grec et dans le monde de Confucius ? Certainement, mais c’est une autre histoire. Il serait facile de faire des déductions hâtives avec de belles théories pour montrer l’influence de la langue et des caractères, mais ce n’est qu’un facteur, certes important, parmi d’autres dans la formation et la structures des pensées. Je reviendrai lors de prochaines articles sur des sujets voisins.

Articles sur les caractères :
Homme
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5 juillet 2020

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