De la subtilité en Chine

Avec notre éducation et culture occidentales, nous pouvons avoir la tentation de nous exprimer assez directement en Chine, d’oublier une certaine subtilité, de parler du problème que nous pose l’autre au lieu d’avoir ce discours indispensable « nous avons un problème, comment pouvons-nous le régler ensemble ? ».  La subtilité intervient dans le langage, dans le non-dit, de la conversation quotidienne au discours politique en passant par le monde des affaires.

Ajuster


On doit se transformer en détective pour comprendre toute l’utilisation et les sens des mots  en chinois. Prenons un exemple avec tiáo zhěng, 调整 ; ces deux caractères ensemble signifient réglage, ajustement, régler, réajuster, remanier.
On peut souvent croiser ce mot pour, par exemple, parler des ajustements du montant des aides sociales au coût de la vie, on utilisera ce caractère tiáozhěng pour ajustement. Jusqu’ici, tout va bien !

Tu ne vires personne !

Au fil des années, je l’ai fréquemment croisé, dans des conversations ou bien dans des articles ou lors d’émissions télévisées. J’étais assez intrigué et la subtilité de son emploi m’a sauté aux yeux, lorsque un patron d’entreprise expliquait devant moi à son directeur commercial qu’il devait faire attention à son vocabulaire lorsqu’il fallait mettre à la porte une employée aux poches profondes : « Tu ne la vires pas, tu fais des réglages !, 你不开除她,你调整! » Je compris que le tiaozheng servait parfois et même souvent à ne pas exposer la réalité de manière crue. Lorsqu’on pense que la baisse de la croissance est inéluctable, si le mot tiaozheng est présent, il pourra venir à la place du mot « baisser », et inversement, si on veut évoquer la montée éventuelle des prix de l’immobilier (qui irritent les couches sociales plus modestes), ce mot pourra éclipser « augmenter ». Bien pratique ! Au lieu de parler des turbulences de l’économie, on parlera d’ajustement.



Virer en chinois

Le non-dit en chinois règne

Bien entendu ! Ce n’est pas une règle générale, 调整 n’est pas utilisé ainsi à tout bout de champ, tout dépendra du contexte et de la personnalité du locuteur. Il faut juste garder à l’esprit que le style direct n’est pas la caractéristique de la culture chinoise et l’utilisation de sa langue le reflète bien. Si il faut éviter les grandes généralisations, il faut néanmoins reconnaître que le non-dit règne ! Et tiaozheng s’insère dans ce type de scénario.

Ombre ou Lumière

En écrivant cet article, je viens de me rappeler la remarque d’un fort intéressant ouvrage, « A la découverte du chinois » d’Emmanuel Cornet: « …la culture chinoise n’aime pas beaucoup s’exposer à une lumière trop crue, et s’appuie très souvent sur le « non-dit », grande source de malentendus entre les Chinois et les Occidentaux…. On pourrait presque dire qu’un mot qui annonce trop clairement sa signification, c’est comme un amoureux qui avoue sa flamme trop directement,  ou un roman dont l’auteur scande le message profond sans subtilité… » (chapitre 4.3 De la logique floue).

Transformer le négatif en positif

En chinois, le non-dit rend la situation moins douloureuse ou moins sensible selon le cas. Renvoyer une personne peut être synonyme d’échec ou bien c’est une acceptation de l’échec dans la tête de notre chef d’entreprise et devant ses employés. Ainsi, la situation glisse vers un positif avec des mesures de remaniement/réajustement pour apporter des améliorations. 

Ou comment tiaozheng aide à transformer le négatif en positif !

22 mai 2020

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